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Suède : la fin de l'illusion multiculturaliste

IMMIGRATION. Le royaume durcit cette semaine sa législation sur l’accès à la citoyenneté. Tests de langue, exigence de revenus et aides au retour : l’ancien laboratoire européen du vivre-ensemble change de cap.

Alexandre Mendel , envoyé spécial à Stockholm (Suède)
Une fresque célébrant la diversité de Rinkeby. Le quartier est devenu le symbole des débats sur la citoyenneté qui agitent le royaume.
Une fresque célébrant la diversité de Rinkeby. Le quartier est devenu le symbole des débats sur la citoyenneté qui agitent le royaume. © Alexandre Mendel

Il y a là tout pour bâtir un pays. Une langue, une population, et même une échoppe de souvenirs où, derrière le comptoir, des grands-mères dont le voile laisse échapper un regard glacial vendent drapeaux et tee-shirts à la gloire du Somaliland, territoire de la Corne de l'Afrique en rupture de ban avec Mogadiscio. Rinkeby (« le village du guerrier », en ancien suédois) incarne la partition suédoise jusqu’à la caricature, un État dans l’État, comme le Somaliland justement, un quartier où l’on entend davantage le somali et l’arabe que la langue du royaume. Le tout à quinze minutes à peine de métro de Gamla Stan, le vieux centre-ville de Stockholm, ripoliné et au parfum de cannelle.

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Une aide allant jusqu’à 34 000 euros pour quitter le pays

Pour la Suède, longtemps présentée comme la vitrine du multiculturalisme heureux, l’heure du retour à la réalité a sonné. À partir du 6 juin, jour de la fête nationale, le pays va durcir spectaculairement l’accès à la citoyenneté. Au menu : tests de langue, examens de culture civique, conditions de ressources – il faudra désormais gagner environ 20 000 couronnes suédoises par mois, soit 1 900 euros brut, et ne pas avoir vécu d’aides sociales au cours des trois dernières années. Stockholm tourne la page de l’immigration sans conditions. Et prolonge un virage déjà amorcé par le gouvernement. La Suède expulse désormais les déboutés du droit d’asile. Et donne jusqu’à 34 000 euros aux immigrés acceptant de quitter volontairement le pays. Du Trump scandinave sans les arrestations spectaculaires.

À Rinkeby, on surjoue l’indignation. « Ils renvoient les mauvaises personnes… Et notamment des figures morales de la mosquée », déplorent Abdi et Mousa, un Somalien et un Gambien, assis à la terrasse d’un café. C’est qu’on est embarrassé au centre culturel islamique du quartier. D’ailleurs, Hussein Farah, l’imam, décline toute interview sur le sujet « pour le moment ». Du Valhalla à Allah, il n’y avait qu’un pas : l’un des prédécesseurs de Farah était recruteur en chef pour Al-Shabab, groupe terroriste somalien affilié à Al-Qaïda.

Les limites de l’État-providence

Le quartier semble accueillir les nouvelles mesures avec une résignation un peu feinte. Le suédois ? « Mais pourquoi l’apprendre ? Qu’est-ce que ça change ? » s’interroge Jahar, maraîcher du quartier, en empilant des cageots de tomates. Son assimilation semble être un demi-succès : il parle suédois, mais on le retrouvera le lendemain en train de se soulager contre une fresque murale célébrant le multiculturalisme, comme si lui-même n’avait jamais cru à ce baratin. L’argument revient souvent à Rinkeby : le suédois ne serait parlé que par quelques millions de personnes, tandis que l’anglais suffit désormais partout, souvent maîtrisé à la perfection jusque chez les enfants. Aimer la Suède ? Abdi veut bien soutenir l’équipe de foot (« parce qu’il y a des gens qui nous ressemblent – comme en équipe de France ! ») mais « pas celle de hockey »… Trop blanche !

La Suède s’est réveillée au milieu de ses rêves de vivre-ensemble avec une gueule de bois historique, comme si toute la politique migratoire de ces vingt dernières années avait été conçue sous aquavit. Le déni, les désillusions : les indices étaient si nombreux… Comme ce commissariat de Rinkeby, dont la construction a longtemps été repoussée parce que les entreprises du bâtiment refusaient d’y envoyer leurs ouvriers pour des raisons de sécurité. Aujourd’hui, le bâtiment existe, protégé par des plaques d’acier pare-balles, et des patrouilles escortent parfois les policiers dans leurs trajets domicile-travail.

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Pendant des années, ces interrogations furent tenues à bonne distance des citoyens. Ceux qui les formulaient risquaient l’ostracisation. « Des gens ont vu leur vie détruite pour avoir dit il y a dix ans ce que les partis traditionnels disent aujourd’hui », résume Carl Eos, intellectuel conservateur lié au think tank suédois Oikos (« la maison », en grec). Lui-même avait perdu son poste au sein du syndicat Vision après avoir été identifié par le magazine d’extrême gauche Expo comme l’auteur anonyme d’articles de droite publiés sous pseudonyme. Même le vocabulaire relevait alors de la novlangue : l’expression « no-go zones » était proscrite. Il fallait parler de « zones socialement vulnérables », s’amuse-t-il.

Selon Eos, cette cécité s’expliquait aussi par l’histoire particulière du pays. « Nous n’avions même pas besoin de parler d’identité nationale. Nous étions tous plus ou moins les mêmes : luthériens, blancs, parlant suédois et plutôt sociaux-démocrates. » Dans une société parmi les plus homogènes d’Europe, la question identitaire semblait absurde. En une génération, la Suède est devenue l’un des pays occidentaux ayant connu la mutation démographique la plus rapide : aujourd’hui, un habitant sur quatre est soit né à l’étranger, soit issu de deux parents nés hors de Suède. À Rinkeby, ce chiffre grimpe à 90 % !

« Les vieux partis avaient formé une sorte de cartel du silence »

Cet atterrissage dans le réel ne serait pas d’abord le résultat des débats culturels ou sécuritaires. « Le basculement s’est produit lorsque les municipalités ont commencé à appeler Stockholm pour dire : "Nous n’avons plus d’argent !" » En clair : bien avant de devenir un sujet civilisationnel, la crise migratoire aurait révélé les limites concrètes de l’État-providence. La générosité de gauche et l’ouverture des frontières ne faisaient pas bon ménage au pays du consensus.

Des traces de ce paradis social-démocrate sont encore visibles à Rinkeby. Le « Folkets Hus » ressemble à une maison de la culture échouée au milieu d’un autre monde, avec cours de couture et militantisme pro-diversité, le tout sous perfusion permanente de l’État. Ou encore cette affiche de l’armée suédoise organisant des camps d’été avec des jeunes filles voilées « pour tenter de recréer un lien ». Comme si l’assimilation était un plan de montage de meuble Ikea : visser les hijabs sur les treillis et vous aurez l’intégration.

La place centrale de Rinkeby, quartier de Stockholm où plus de neuf habitants sur dix sont issus de l’immigration. © Alexandre Mendel

Pour l’économiste suédois d’origine iranienne Tino Sanandaji, auteur du best-seller Mass Challenge (« Le défi migratoire », traduit en anglais), l’arrivée de populations extra-européennes a surtout révélé les limites d’un système que les élites croyaient universel. « Elles pensaient que si les Français ou les Américains adoptaient simplement le modèle social suédois, ils n’auraient plus de problèmes », dit-il au JDD. Selon lui, le royaume a longtemps refusé d’admettre que son succès reposait aussi sur une culture homogène. « Dès que la Suède a commencé à accueillir massivement des gens du tiers-monde, le système a cessé de fonctionner. » Alors même que les sociaux-démocrates vantaient les points de PIB que rapporteraient ces nouveaux venus. Sanandaji cite la ville de Malmö comme symbole de cet échec : « Ce devrait être une des villes les plus riches de Scandinavie ! Or c’est l’inverse. D’ailleurs, personne n’a jamais dit : abattons les frontières, importons la pauvreté et les tensions sociales, ce sera formidable ! »

Un tabou demeure

Dans cette Suède qui a ouvert les yeux, un tabou demeure. « Quand on demande aux criminologues pourquoi les meurtres commis par les gangs sont quasiment tous le fait d’étrangers, ils n’ont pas de réponse », soupire Sanandaji, qui regrette que la Suède se trouve encore à un point où « certains faits sont considérés comme racistes par nature ».

Le quartier concentre une importante population venue d’Afrique et du Moyen-Orient. © Alexandre Mendel

Ce tournant ne vient plus seulement des marges. Les Démocrates de Suède (à ne pas confondre avec les sociaux-démocrates), parti populiste qui soutient la coalition gouvernementale de droite sans y participer, ont imposé une grande partie de l’agenda migratoire du pays. Selon leur porte-parole sur ces questions, le député du comté de Stockholm Ludvig Aspling, « les vieux partis avaient formé une sorte de cartel du silence autour de l’immigration. La gauche voulait des électeurs ; la droite une main-d’œuvre pas chère ». L’ancien cordon sanitaire autour des Démocrates de Suède s’est effondré au fil des fusillades, des attentats et de la crise du logement. Surtout, les sociaux-démocrates ne promettent plus de revenir sur les restrictions migratoires en cas de victoire aux législatives de septembre. En Suède, le consensus a changé de camp.

Aspling rejette l’idée d’un virage extrême. « Aucun esprit rationnel ne peut considérer normal d’obtenir la citoyenneté d’un pays sans parler sa langue », glisse au JDD ce polyglotte qui maîtrise le japonais et le mandarin. « Beaucoup de gens nés ici grandissent aujourd’hui dans leur propre culture parallèle », estime Aspling, qui assume « l’objectif d’un solde migratoire négatif en provenance d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie centrale et du Sud ».

À Rinkeby, beaucoup ont déjà trouvé la parade : se dire ressortissants du Somaliland. On n’expulse pas facilement quelqu’un vers un pays que le reste du monde refuse de reconnaître. Ils ne deviendront peut-être jamais suédois. Mais dans le quartier, les vendeuses de drapeaux du Somaliland devraient sans difficulté atteindre le niveau de revenus exigé par la nouvelle législation.

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