L’action directe contre l’informatisation (1960-1990)

Dans la généalogie politique de l’informatique et plus encore dans l’historiographie dominante d’Internet, les oppositions néo-luddites sont largement négligées.

Parmi les acteurs ayant contribué d’une manière ou d’une autre à façonner ces technologies et les discours à leur endroit avant les années 1990, on évoque souvent les scientifiques humanistes de l’après-guerre et les hippies technophiles des années 1960 (voir par exemple les travaux de Fred Turner). Ensemble, ils ont contribué à extirper l’ordinateur des grandes bureaucraties en promouvant des machines plus petites, conçues comme des outils de libération individuelle, avec toutes les impensées qui furent les leurs (et les nôtres devrait-on dire, puisque leurs espoirs et utopies ont aussi largement influencé les discours dominants à l’endroit d’Internet…). Dans l’histoire du droit à la protection des données personnelles, on aborde aussi parfois les informaticiens, chercheurs ou juristes qui, dès les années 1960, ont alerté l’opinion et les législateurs quant aux risques de ces technologies pour la vie privée.

Dans cette littérature, les oppositions plus fondamentalement technocritiques qui agitent la Nouvelle Gauche à partir des années 1960, et pour lesquelles l’ordinateur constitue une machine par essence technocratique et guerrière, apparaissent souvent comme une simple toile de fond. On s’intéresse en réalité assez peu à ces acteurs, à leurs discours ou à leurs pratiques d’opposition à l’informatique.

Des travaux récents ont commencé à corriger ces lacunes historiographiques, principalement aux États-Unis. L’anthropologue Gabriella Coleman a par exemple rappelé (pdf) la filiation entre les hackers des années 1980 aux États-Unis et des groupes radicaux inspirés par l’action directe non-violente, comme les Yippies. Plus récemment encore, dans Surveillance Valley (2018), le journaliste Yasha Levine a mis la main sur des archives oubliées documentant l’opposition d’organisations militantes comme les Students for Democratic Society (SDS) à l’ARPANET, au tournant des années 1960. L’auteur raconte comment l’ARPANET, qui fut le premier réseau à commutation par paquets et est généralement présenté comme l’ancêtre d’Internet, fut dénoncé lors de manifestations étudiantes pour ses liens avec le complexe militaro-industriel, tout en étant également impliqué dans des scandales liés à la surveillance des mouvements sociaux par les services secrets américains.

Une histoire oubliée…

Mais l’historiographie ne dit que très peu de choses (voire rien ?) des modes d’action plus offensifs, et en particulier des actions de sabotage visant des équipements informatiques. Lorsque cette question est abordée, c’est plutôt au sujet des travailleurs de l’informatique des années 1980, dont les États craignent alors qu’ils n’utilisent des accès logiciels aux infrastructures d’acteurs stratégiques (par exemple au travers d’intrusions informatiques) dans le but d’en entraver le fonctionnement (effacement ou modification de données). C’est même en partie ce qui justifie à l’époque la répression de la mouvance hacker et l’adoption de législations dédiées à la « fraude informatique ». Pourtant, au-delà des discours de sécurisation, ces formes de sabotage numérique restent relativement mal documentées. On a, me semble-t-il, peu d’exemples probants datant de cette époque qui témoigneraient du fait qu’il s’agit d’une pratique militante instituée dans les milieux des hackers politisés. Jusqu’à la fin des années 1990, ces derniers semblent plutôt s’en tenir à une démarche d’exploration ou de détournement.

Or, ce qu’on oublie souvent, c’est que ces craintes exprimées à l’endroit des hackers s’inscrivent dans le contexte d’une longue série de sabotages et de destructions physiques d’équipements informatiques par des groupes associés à la gauche radicale. En France, les travaux de Celia Izoard sur les résistances à l’informatisation ont par exemple permis de sortir des oubliettes le groupe toulousain du CLODO. Ce « Comité pour la libération ou le détournement des ordinateurs » fut responsable de plusieurs incendies et explosions visant des fleurons du secteur informatique et des administrations publiques entre 1980 et 1983.

Mais les actions du CLODO ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus général où, depuis depuis les années 1960, l’« action directe » pratiquée par certains militants prend régulièrement pour cible les centres informatiques de grandes entreprises ou d’institutions liées au complexe militaro-industriel (voir les exemples ci-dessous). Pendant des années, ces destructions matérielles ont rythmé l’actualité (des sources évoquent de l’ordre de deux-cent opérations de ce type sur une vingtaine d’années), et il est probable qu’elles aient eu une influence déterminante sur des formes de sabotage moins violentes et plus « situées » (par exemple les travailleurs sabotant leur outil de travail informatique), et plus largement sur les multiples formes de résistance à l’informatisation qui se font jour à l’époque (résistances qui, prises ensemble, dominent assez largement l’appréhension générale de cette technologie dans la société, au moins jusqu’à la toute fin des années 1970, avant que l’opinion n’accepte finalement l’idée que l’informatisation puisse constituer un processus positif). Et pourtant, moins d’un demi-siècle plus tard, ces oppositions radicales à l’informatique sont passées à la trappe de l’histoire.

Ces opérations de sabotage, et la réponse apportée par les autorités qui édifiaient alors les fondements des politiques antiterroristes contemporaines, constituent un terrain de recherche négligé qui mériterait qu’on s’y intéresse davantage. Cela permettrait non seulement de contrebalancer l’historiographie dominante, mais aussi d’enrichir notre perspective de temps long sur les risques associés à la technologie en générale et à l’informatique en particulier, de poser des questions importantes sur la désobéissance civile et les actions militantes offensives, de même que sur l’évolution du traitement policier de la violence politique.

Quelques exemples

Sur la base de quelques premières sources mentionnées ci-dessous (essentiellement des chercheurs proches des milieux sécuritaires qui écrivent dans les années 1980), je voulais donc consigner sur cette page quelques exemples de ce que furent ces sabotages. Les descriptions sont sommaires et il faudrait aller y voir de plus près, mais elles ont le mérite d’offrir quelques pistes à suivre pour de futures enquêtes sur le sujet. J’en ajouterai au fur-et-à mesure et si vous en connaissez également, n’hésitez pas à en faire part en commentaire (si possible en indiquant la source).

Sources :

August Bequai, Technocrimes: The Computerization of Crime and Terrorism, Lexington Books, 1987.

Douglas E Campbell, « Terrorist and Hostile Intelligence Actions Against Computer Resources » PhD Thesis in Security Administration, Soutwestern University, Kenner, New Orleans, 1992.

Belden Menkus, « Notes on terrorism and data processing », Computers & Security, 2-1, 1983, p. 11‑15.