la balade du CLODO 🖥️

ci-dessus: Attentat du CLODO contre une société d’informatique de Toulouse, le 9 avril 1980.

Comité pour la liquidation ou la destruction des ordinateurs

La nuit du 5 avril 1980, à Toulouse, les locaux de la société Phillips Informatique sont en feu. Trois jours plus tard, on signale un incendie à la compagnie d’informatique C.I.I.-Honeywell-Bull. Le procédé est rudimentaire : ordinateurs, fichiers et documents ont été entassés dans le hall et brûlés. Le 10 avril, c’est-à-dire le lendemain de l’incendie de la CII, une fausse alerte à la bombe nécessite l’évacuation des locaux d’IBM, à Toulouse. On fait des rapprochements avec un attentat qui avait visé l’ancien siège de DATA Systems le 24 novembre 1977…

Tous ces attentats sont revendiqués par le Clodo, Comité pour la liquidation ou le détournement des ordinateurs, dont les participants n’ont jamais été démasqués. Ils sont également à l’origine de l’incendie de la société International Computers Limited en mai 1980 et celui de CAP-SOGETI en septembre, au moment du SICOB, le grand salon parisien de l’informatique. En janvier 1983, ils font exploser le Centre informatique de la Préfecture de Haute-Garonne avec trois charges d’explosifs et, plus tard cette année-là, occasionneront de sérieux dégâts aux sociétés américaines Speery Univac Ordinateurs et National Cash Register, toujours dans les environs de Toulouse.

Le
CLODO
pasleooo
J*
"ù*"***u*.'*il$.n**o
i$1:Hogé,;Ji
i":t5
Gvu=
Fsrr3000
,,r#ffi
,",t
f
gffii;$î}'iijl:-
-
"ffW--ffi.yiloffj{l*ffiffi
@;*;,pii",.iïl
****i*,.Y
\1'F
**
Depuis
tçg0,1'ritittiit
du
CIIl
ciois;e
celle'du
ër,ooÔ
(Comité
liquidant
et
détournant
les
ordina-
,rïril.
,q.i
ii"ar:i;i;
à;
;r-que
la
presse
a
appglé
_l_es
attentats
tèchnologiques"
d.e.Tgul9use,
un
joutiiatiste
du
voià;;;"ù
,;';
pottiblt
Qe
place_r
Ie
clll
parmi
les
insp.irateurs
potent.ie.ls
du
CLoDo.
cela
nous
avair
vaiu,âi'aponr;t,'lavtsiii
àà
ia
poltce
et
nois
avait
condùit
à
prendre.eosition
(dencadré).
ùiit
to
i"irtion
à;''t;b;i;i;
,1'a"
détournemenr
des
mach.ines.informat.i.ques
a
ëté_depryis.rglgqcée
palla
revue
ca'lifornien
"
Èto.rried
World
et
un
numéro
spéciol
de
lo
ievue
allèmande
\Weschel
Wirkung.
le's
information,
por,irîtiiàiiittrltrt
iort
li
prrrtt
(ti,rrydépit-du
s.ilence
des
constructeurs
et
des
grands
uîilirotrurs,'îvictimes"
de
ces
actions,
réiète
unè
prottquè
de
sobotage-et
de
détournements
quivient
bousculer
ie drscouii
rtsé
sir
Ie
cara'ctère
historiquembnt
Qépas.s!
de
ta
résis,îlncg
de.N-el
Lud
et
des
C;;";t.
A
tet
joint
qub
ïr,
Communuurés
européeines-ont
chargé-l'associatioi
Droit
et
informatiwe.(9
mener,
sur
ce
suiet,irli"àitira,iiiqiiiiàtii
d'Tualuer
l'ampleui
de.ces
pratiques.
Terminal
19
lS4publie
ici
une
"inrerview":d;;-'l;iâââiôtta
b"CLoDo.
Dans
îes
prochoiis
numéros,
si
les
lecteurs
ou
les
informoticiens
qui
oit
ui
potnî
de
vue
sur
cette
questio-n
le
ieulent,
un
débat
pouffo_s'otturir.
Pour
sa
pârt,
l'équipe
Clii
i-"'rtiir:i
piort
oiiement
ui
arricle.d'analyse
sur
I'action
du
CLODO.
Forme
de
luile
sociafe
dépassée
ôu
au
contraire
porteuse
d'avenir,
la
question
est
ouverte.
Le
CLODO,
ou
les
ctodos,
c'est
donc
vous
?
S'il
vous
faut
une
Preuve,
nous
la
fournissons
:
lors
de
notre
dernière
action
notoire,
contre
le
centre
informa-
tique
de
la
préfecture
de
Haute-Garonne'
nous
avions
envoyé
un
communiqué
à
plusieurs
journaux
dont
le
Cartard
Enchaîné
et
le
magazine
Résistances
d'Ante-nne
2,
qui
n'en
ont
Pas
soufflé
mot.
(4ais,
uu-délà
de
cetté
confirma-
tion
de
notre
"identité",
nous
profitons
de
ce
préambule
pour
préciser
quelques
évidences
:
nous
sommes
des
individus,
travailleurs
de
I'informatique
ou
non,
qui
nous
rejoingnons
dans
une
lutte.-
Nous
ne
constituons,
ni
une
organisa-
tion,
formelle
ou
informelle,
ni
un
pha-
lanstère.
Et
le
"nous"
qui
sera
employé
dans
les
réponses
à
votre
interview
ne
devrait
pas
être
la
forêt
qui
cache
les
arbres
!
Nombreux
et
décisifs
sont
nos
points
d'accord
mais
aussi
nombreuses,
(bien
que
moins
décisives)
sont
nos
divergences.
En
finir
avec
les
mythes
Pourquoi
acceptez-vous
cette
inter'
view
?
Il
nous
a
toujours
semblé
que
led
actes
parlaient
d'eux-mêmes
et
il
a
fallu
qu'un
membre
(prétendu
?)
d'une
orga-
nisation
soi-disant
armée
et
en
tout
cas
éphémère
tente
de
faire
passer
nos
actes
pour
ce
qu'ils
n'étaient
pas,
pour
que
irous
décidions
d'écrire
un-communiqué.
Pourtant,
face
à
la
propagande
du
pouvoir,
particulièrement
stupéfiante
en
hatière
d'informatique,
et
pour
en
finir
*-,/
Terminal
19/A4
no
l$
o
3
t-
I
1
I
T_
I
TENDANCES
Ces
actions
ne
constituent
que
la
oartie
immergée
de
I'iceberg
!
-Nous-
licÀ.t
et
d'aùres
luttons
quotidienne-
ment
mais
de
façon
moins
voyante'
-Ùinfot*utique'
comme
I'armée,
la
po-
lice
ou
la
politique.
bref.
comme
tout
intttut.nt
privitégié
du
pouvo^ir'
est
i;un
a.t
queiques
domaines
I'erreur
;;ii;;è*i.,
oi,
la
co.r.ction
même
des
lïn*t
6..upe
la
majorité
du
temps
des
niJn.urnrn.,irs
!
Nous
en
profito.ns
et
êela"coûte
sans
doute
plus
cher
à
nos
emDloyeurs
que
nos
destructtons
mate-
;i;li;;:
Lu.t
bn
la
matière
consistant
à
piéger
les
systèmes
à
retardement'
nous
n'en
dirons
Pas
Plus.
Pour
en
revenir
à
votre
question'
p.ui-Àn
i.uginer
plus
banal
que
de
jeter
une
allumette
sur
un
paquet
de-
bandes
magnétiques
?
Chacun-peut
s'y..amu-
s.rf
L.
geste
ne
paraît
excessll
qu
a
..r*
qîi
ignorent.
ôu
veulent
ignorer
à
àuoi
...u.ït
.prariquement
la
majorité
des
svstèmes
inlormattques'
sentent
guère
concernés
ou
subissent
sans
réag-ir
la
propagande
dominante'
Pouitant,
-cela
n'explique
pas
tout
et
il
nous
faut
bien
constater
que
ceux
qul
résistent
aux
soporifiques
du
pouvolr
ont
encore
bien
Peur
de
la
camtsole
policière
!
L'ordinateur
Pourrait
servir
à
autre
chose
avec
quelques
mythes
volontairement
entreténus-à
notre
égard.
il
nous
a
paru
"".
-àu.iqu.s
explùations
devenaient
iJ..tiài..'..
Votre
journal
étant
l'un
des
ÀÀint
inconscienti
en
la
matière'
même
rIn.rt
"Àtt
interrogeons
sur
la
possible
;;tl;;ïi."t
à.
nor-p.opos,
vous
voilà
lntervleweur.
Démasquer
la
vérité
de
I'informatisation
Pourquoi
avoir
entrePris
ces
ac'
N'êtes-vous
tout
de
même
Pas
un
neu
rétro.
un
Peu
les
casseurs
de
ittéti..
Jacquarà
du
l9'siècle
?
Àux
outits
àu
Pouvoir,
les
dominés
ont
touiours
opposé
le
sabotage
ou
le
détournement.
Il
n'y
a
rien
de
rétro'
nt
de
nouveau.
Regardant
le
passé,.nous
ne
vovons.
à
moins
de
remonter
a
cer-
tuin.i
sociétés
dites
primitives.
qu'es-
.luuug.
et
déshumanisation.
Et
si
nous
n'avons
pas
exactement
le
même
"proJet
de
sociéié",
nous
savons
que
le
retour
en
arrière
est
stuPide'
L'outil
informatique
est
sans
doute
oerverti
par
ses
origines-mêmes.
(l'ab.us
àu
quuniitutif
ou
la-réduction
au
binaire
.n
donn.nt
les
preuves).
mais
i.l
po^urrait
servir
à
d'autres
fins
qu'il
ne
sert'
Quand
àn
.ult
que
le
sectèur
social
le
plus
informati'sé
est
I'armée,
que
94
/6
.du
temps
d'ordinateur
civil
sert
à
la
gestton
àt
à
ia
.omptabilité.
on
ne
se
sent
pas
les
casseurs
métier
Jacquard.
lbien
que
ces
derniers
aient
lutté
aussi
contre
la
à.inurnunitution
engendrée
par
ces
mé-
tiers.
lesquels
les
transformaient
d'artt-
sans
en
manæuvres)'
Nous
ne
sommes
oà.
non
plus
les
défenseurs
des
chô-
lieurs
ae
liinformatisation'..
Si
le
micro-
Comment
exPliquez'vous
alors
que
d'autres
que
vous
n'aient
pas
fait
de
même
?
Sincèrement,
nous
I'expliquons
mal.
I
Nous
sommes
bien
placés-
pour
.sav.olr
oue
la
olupart
des
travatlleurs
de
I
ln-
i.rrnutiquË
font
preuve
d'une
compli-
.it.
iê.rr!
avec
"léur
outil
de
travail"
et
"
riirit."t
guère
leur
matière
grise
à
renect'ir
suice
qu'ils
font
lils
ne
veulent
généralement
même
pas
.le
savolr
l)'
Quant
aux
non
informatictens'
lls
ne
se
I
I
I
I
I
i
tions
?
eoui
int.tp.ller
chacun,
informati-
cien
ou
non,'pour
que'
nous
tous,
réflé-
ct'tissions
un'peu
plus
au
monde
dans
lequel
nous
vivons.
à
celui
que
nous
c.re-
oni.
.t
de
quelle
façon
l'informatisatron
transforme
cette
soclete.
Il
faut
bien
que
la
vérité
de
cette
infoimatisation
soit
parfois
démasquée'
ou'it
Ooi,
dit
qu'un
ordinateur
n'est
lu'uniut
de
ferràille
quine
sert
qu'à
ce
à
o'uoi
I'on
veut
qu'il
serve.
que
dans
notr.e
monde
il
n'est
{u'un
outil
de
plus'
partt-
culièrement
performant.
au
servlce
oes
dominants.
-
-
Ci.t
essentiellement
à
la
destination
de
I'outil
que
nous
nous
en
Prenons
:
rir.
"n
fiches,
surveillance
par
badges
.i
.urt.t,
instrument
de
profit
maxima-
lisé
pour
les
patrons
et
de
pauperlsatlon
accélérée
pour
les
rejetés..'
L'idéologie
dominante
a
bien
com-
p.isïue
I'oidinateur
simple
outil'
la
i<alasÉnikov
indolore.
servalt
mal
ses
iniérets.
Elle
en
a
fait
une
entité.
para-
i;;;;i;.,
Gf
le
discours
sur
I'intelli-
sence
artificielle).
un
démon
ou
un
ange
ir_-ais
domesticable,
(ce
dont
les
jeux
et
UientOt
la
télématique
devraient.,per-
suâàer;,
surtout
pasie
serviteur
zélé
du
t"ttCrnli
Auns
lequel
nous
vivons'
Ainsi'
.'roeiè-t-on
traniformer
les
valeurs
du
système
en
système
de
valeurs'
Par
nos
actlons,
nous
avons
voulu
soulisner
d'une
part.
la
nature
maté-
ri.tt."A.
I'outil
inîormatique.
et
d'autre
Dart.
la
vocation
dominatrice
qui
lut
est
àonférée.
Er:fin,
s'il
s'est
agi
avant
tout
de
oronagande
par
le
fait.
nous
savons
uurti
quinos
dèstructions
provoquent
un
manque
a
gagner
et
un
retard
non
négligeable.
Piéger
les
sYstèmes
à
retardement
Par
leur
côté
spectaculaire
et
radi'
cal,
ces
destructions
ne
vous
sem-
blent-elles
Pas
un
Peu
outrées
?
4
o
Terminal
19/84
no
16
Posltlon
adoptéc
PâllG
Clll
cn
1980
ll
est
indiscutable
que
ces
attentats
ont
eu
un
effet
de
choc
sur
l'opinion
publique,
effet
de
"hà"
jàis";;ni
positif-
Après
la
mise
en
cause
du
nucléaire,
la
résistance
i
i,l"TàrÀ"risàtion
{ait
Lne
irruption
spectaculaire
dans
"l'actualité".
ltt"pti#tp"li"""ràit"
ma.is
largement
svmbolique'
étant
donné
que
des
attentais
ne
iauraient
constituer
-d".
-oy"n"
de
lutte
effi-
caces,
et
encore
-o,""
rî".ri"iJài"
contre
l'inf
ormatisation
tous
azimuts
et
t"
ttfllnn"i,,.n
des
prof
essionnels
a
été
signi{icative
:
remise
à
l'ordre
du
jour
des
problèmes
de
sécurité
contre
les
attentats
et
les
lraudes
;
dans
certaines
entreprises,
on
contrôle
les
entrées'
on
remet
sur
le
tapis
le
problème
des
badgesmagnétiques,oninstalleuneprotectionpolicièreetonutilisedes
;;î;-p;lË"i".
Àrr.i,
iàri_ir
uenon""r.t,exploitation
des
attentats
par
ceux
quiveulent
faire
du
tr"it"À"nt
,
du
stockage
et
de
la
circulation
des
informa-
tions
des
activités
à
;;;t;
;;forcée'
Âprès
la
protection
du
nucléaire'
celle
de
l'inf
ormatiqu;;;;;tt
te
prétexte
d'un
élargissement
des
secteurs
de
la
société
soumis
,
"iffiiiiiar!
J"
tutu"illance
àxorbitante
du
droit
com-
mun
:
renforcement
i'
!""t"i'
contrôle
accru
des
individus'
limitation
des
droits
des
personnels
informaticiens"'
Dans
ces
conoitiois,
ia
reu"iion
par
l'attentat
paraît
inefficace'
D'autant
que
ce
type
d'action
"j""t
p""
t'a"
démonstratif
face
à
des
nouvelles
facettes
de
t,idéotosie
inrormat]ilïiràiÀs""
de
la
miniet
de
la
micro
informatique
qui
seraient
ptus
"Oouces"
que
l"'
g'ot
ordinateurs
centralisant
l'infor-
t"tioJ}'n|Ïro,ns,
il
faut
s'attendre'
en
l'absence
d'une
riposte
massive
et
de
réelles
garanties
con;;
t"
ti"t'"g"'
à
des
acii'ons
spontanées'
dont
les
plus
Liil""",i,t
p*ndront
la
forme
de
iabotages'
simples
à
organiser'.
En
ce
qui"on""rnllJôiii,
nous
entendont
-'"n"t
uneàction
de
dénoncia-
tion
des
pseudos
i.;;'t;iii:
i;"t'niq'et'
d'information
sur
les
formes
et
;;y;
;
i"
l'
i
nf
ormaiis-atl"n,
o"
popu
la
risation
d'
a
ction
s
%
fl
i
itffi
:11"r"àt
processeur
engendre
le
chômage,
alors
qu'il
pourrait
réduire
le
temps
de
travail
de
tous,
c'est
que
nous
vivons
dans
une
société
abrutissante
et
ce
n'est,
en
aucun
cas,
une
raison
pour
détruire
les
micro-
processeurs.
S'attaquer
aux
multinationales
Comment
situez-vous
vos
actions
dans
le
contexte
social
français
et
même
mondial
?
L'informatisation
est
mondiale.
Dans
le Tiers-Monde.
elle
contribue
à
renforcer
la
domination
idéologique
et
économique
de
1'Occident
et
spéciale-
ment
des
Etats-Unis
et,
à
un
moindre
degré.
celle
des
pouvoirs
locaux.
Nous
estimons
donc
que
notre
lutte
est
mon-
diale
même
si.
le
mot
paraît
excessif
face
aux
coup5
d'epingle
que
nous
prati-
quons.
Et
ce
n'est
pas
un
hasard
si
nous
nous
sommes
attaqué
principalement
à
des
multinationales,
d'ailleurs
particu-
lièrement
nombreuses
à ce
niveau.
Quels
sont
vos
projets
d'avenir
?
La
critique
de
I'informatisation
que
nous
dér'eloppons
depuis
plusieurs
an-
nées
s'étoffe
peu
à
peu
mais
demeure
en
gros
inchangée
puisque
I'outil
sert
tou-
jours
au.x
mêmes,
et
aux
mêmes
choses.
ll
n'r
a
donc
aucune
raison
pour
ne
pas
continuer
dans
le
même
sens.
Avec
plus
d'imagination.
même
si
le
résultat
est
moins
spectaculaire
que
nos
actes
pas-
sés.
à
notre
rythme
aussi.
La
rapidité
de
I'informatisation,
I'irruption
prochaine
de
la
télématique,
ouvrent
un
champ
d'action
et
de
révolte
toujours
plus
vaste.
Nous
tenterons
d'y
lutter
mais
en
sachant
que
nos
efforts
sont
parcel-
laires.
Il
y
a
place
pour
toutes
les
révoltes
!
Prochaine
interview
par
le
juge
d'instruction
!
Quelles
sont
vos
chances
de
mener
à
bien
ces
projets
?
Ne
craignez-vous
pas
de
vous
faire
prendre
?
Nos
chances
sont
bonnes,
merci
l
Les
motivations
existent.
les
idées
aussi,
et
au
royaume
des
aveugles,
les
borgnes
sont
rois
!
Voilà
plus
de
trois
ans
qu'une
cour
de
sureté
de
I'Etat
(paix
à
ses
cendres)
et
quelques
dizaines
de
mercenaires
du
pouvoir
nous
recherchent
:
leurs
moyens
matériels,
pourtant
sophistiqués,
sont
bien
inefficaces
et
notre
dernière
action
contre
le
centre
informatique
de
la
pré-
fecture
de
Haute
Garonne
a dû
leur
prouver
que
nous
en
savions
plus
sur
eux
qu'ils
n'en
savent
sur
nous
!
Nous
avons
pourtant
conscience
des
risques
que
nous
encourons
et
de
I'am-
pleur
de
I'arsenal
auquel
nous
risquons
de
nous
heurter.
Puisse
notre
prochain
intervieweur
ne
pas
être
un
juge
d'instruction
!
r
Toulouse
-
Août
1983
(1)
En
particulier,
dans
le courrier
des
lecteurs
de
Libération.
HP86.87.9816S
T_
lnil
"nD
srtiz
GOUPIL
CBM
Commodore
8032
"Terminal"
pasgélste
?
Nous
n'tvons
publléi$qu'lcl
que
peu
de
pages,sur
la
micro-lnformatlquc
t
Aclolrc
quc
lcs
fantasmes
liés
àia
grande
informatiqu€
ruraient
la
vle
dure
ct
qu'll
sersit
plus
aisé
de
discourir
sur
unc
lnformrtiqu€
€n
3ol,
(fisée
dans
la
môchinc
von
Newmrnn),
qu€
dc
sc
colletlncravcc
scs
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Terminal
19/A4
no
16
.
5
Page 1 / 3
Zoom 100%

We are computer workers and therefore well placed to know the present and future dangers of computer systems. Computers are the favorite tool of the powerful. They are used to classify, to exploit, to put on file, to control, and to repress.

Faced with the tools of those in power, dominated people have always used sabotage or subversion. It’s neither retrograde nor novel. Looking at the past, we see only slavery and dehumanization, unless we go back to certain so-called primitive societies. We are essentially attacking what these tools lead to: files, surveillance by means of badges and cards, instruments of profit maximization for the bosses and of accelerated pauperization for those who are rejected…

By our actions we have wanted to underline the material nature of the computer tools on the one hand, and on the other, the destiny of domination which has been conferred on it. Finally, though what we do is primarily propaganda through action, we also know that the damage we cause leads to setbacks and substantial delays.

CLODO, the Computer Liquidation & Hijacking Committee

La conquète de la terre
par les ordinateurs
L
a fin de la Seconde Guerre mondiale
marque l’apparition de nouvelles infra
-
structures qui, par leur ampleur, ont sus
-
cité l’émergence d’un état d’urgence et,
par voie de conséquence, d’un état d’exception
permanent. Or ces infrastructures, soumises
au paradigme de la sécurité, sont intrinsèque
-
ment liées au déploiement de l’ordinateur qui,
en tant qu’infrastructure des infrastructures
(réseau routier, téléphone, eau, administration,
défense,...) se présente comme une machine
circulaire suscitant à la fois une complexifica
-
tion des organisations socio-techniques et les
moyens supposés de leur régulation.
Mais l’état d’urgence et l’état d’exception
permanent ont d’abord été produits par
l’émergence de nouveaux risques systémiques.
Parmi ceux-ci, deux ont partis liée avec le dével
-
oppement de l’ordinateur : le risque nucléaire
et le risque climatique.
La formation des systèmes de défense et
d’attaque nucléaires a en effet été basée sur le
développement de l’ordinateur. Or, le dével
-
oppement de ces systèmes a suscité la figure de
l’urgence ultime liée à la possibilité d’un overkill
nucléaire. Par voie de conséquence, cette figure
de l’urgence ultime a suscité le développement
du secret militaire et de la raison d’État (intime
-
ment lié aux technologies nucléaires), et le dé
-
ploiement de nouvelles techniques de guerres
dites “de basse intensité“ (lutte anti-terrorisme,
etc .).
La construction sociale d’une seconde sorte de
risque systémique a été effectuée dans la con
-
tinuité des recherches initiées par Jay Forrester.
Ces recherches ont simulé informatiquement le
comportement des grands ensembles socio-tech
-
niques et environnementaux. Elles ont produit
dans les années 1960, un modèle global combi
-
nant raréfaction des ressources naturelles et aug
-
mentation de la population mondiale (Rapport
du Club de Rome). Puis, dans les années 1980-
90 et partant des modélisations numériques du
climat, elles ont suscité l’hypothèse du réchauf
-
fement climatique mondial et, par contre-coup,
ce que l’économiste marxiste E. Altvater a ap
-
pelé l’impérialisme de l’effet de serre.
n°4,
octobre 2011,
66e année
...
...
...
...
...
...
Le C.L.O.DO. ou
comment enrayer
le dogme informatique
par Célia Izoard
p.6
L’ordinateur, média
d’invocation
par Chris Chesher
p.8
Fabrication numérique
et économie de l’atelier
par Ewen Chardronnet
p.13
Ainsi, que cela soit par sa contribution à
l’émergence de nouveaux risques systémiques
ou par sa capacité à réguler les infrastructures
socio-techniques, l’ordinateur peut être consi
-
déré comme l’un des principaux fondements de
l’état d’urgence et de l’état d’exception global.
Cette machine de machines, malgré
l’importance qu’elle a acquise dans la société
mondiale contemporaine, demeure cependant
une énigme. Les critiques qui ont été portées à
son encontre ont été effectuées d’un point de
vue social au sens large. On a critiqué la perte
de contrôle sur l’appareil de production qu’elle
a provoqué en se substituant aux ouvriers quali
-
fiés. On a largement analysé sa responsabilité
dans la mise en place des sociétés de contrôle
et du nouveau paradigme de la sécurité, ou
encore, sa responsabilité dans le déploiement
de pollutions électromagnétiques et chimiques
nouvelles.
Quoique ces critiques soient justes, elles
n’atteignent pas l’ampleur ni la puissance de ces
nouvelles entités technologiques. C’est pour
-
quoi elles pourraient utilement être complétées
par une autre sorte de critique dont nous allons
esquisser en quelques mots les contours. Cette
critique qu’on pourrait qualifier d’ontologique,
est celle qui aurait pu être faite par cet Institut
de démonologie expérimentale et de magie que
le spécialiste de la kabbale, Gershom Scholem,
appela de ses voeux dans son discours effectué
le 17 juin 1965 à l’occasion de l’inauguration
de l’ordinateur construit par Haïm Pekeris en
Israël.
Quoiqu’on puisse prendre l’appel à la forma
-
tion d’un tel institut pour une boutade, il arrive
souvent que les boutades montrent le monde
avec le plus grand sérieux. C’est ce que sug
-
gère d’ailleurs un texte de Norbert Wiener qui
effectue une comparaison systématique en
-
tre la puissance de l’ordinateur et la puissance
d’entités magiques qui entrent en contact avec
des humains.
Parler de démons ou d’entités magiques demeure
cependant problématique tant que l’on ne s’est
pas extrait des simplifications ontologiques de la
pensée naturaliste moderne. Leur évocation re
-
quiert en effet de s’en remettre à une ontologie
post-coloniale qui ne révoque pas par principe
la validité de ce que l’anthropologue Philippe
Descola appelle les ontologies animiste, analo
-
giste ou totémiste.
Ces ontologies permettent de s’approcher des
questions suivantes : qu’est-ce qu’il se passe
quand on utilise des ordinateurs ? Peut-on par
-
ler des ordinateurs comme d’une sorte particu
-
lière d’êtres ? De quel genre d’êtres s’agit-il ?
De quelles façons agissent-ils ? Quelle sont ces
puissances largement inconscientes et de jour en
jour plus autonomes, qui, après s’être déplacées
du cosmos à la psyché sont désormais partout
extériorisées dans nos machines, imprégnant
de leur présence la vie quotidienne des sociétés
techno-capitalistes ? Quels sont ces fétiches qui
nous possèdent en nous dépossédant, faisant
“revenir“ vers nous, les dépossédés, le résultat
de ce que nous avons produit ?
L’élaboration d’une méthodologie scientifique,
de concepts de la nature essentiellement dif
-
férents de ceux de la science dominante, per
-
mettrait d’approcher le fait informatique d’une
manière qui nous permette de comprendre les
ordinateurs, en surmontant la fiction qui, en les
classant parmi les choses inertes, a occulté leur
mode d’action le plus profond et le plus radical
sur nos sociétés.
Bureau d’études, 2011
16 pages, 2 euros
2
Machines erratiques
par Jean-Baptiste Labrune,
chercheur
D
epuis très longtemps, les mathématiciens
utilisent des supports physiques. Sur les
doigts de la main, ou en inscrivant des signes
dans du sable, il était courant d’externaliser cer
-
tains processus mentaux et aider ainsi à mémo
-
riser ou à effectuer des opérations. L’abaque, ou
boulier, tire d’ailleurs son nom du mot arabe
(abq) ou hébreu (avaq) qui désigne la poussière.
L’abacus latine ou l’abax grecque, petite tablette
de sable, permettait d’enregistrer des opéra
-
tions comptables. Ces dispositifs analogiques
étaient utilisés en général pour accompagner
des échanges commerciaux, pour délimiter
des territoires et parfois pour des calculs straté
-
giques. Cependant, si ils permettent de mettre
en ordre, ces dispositifs ne sont pas des ma
-
chines à proprement parler car ils n’effectuent
pas d’opérations par eux-mêmes.
Franz Reuleaux proposa à la fin du 19e siècle
une théorie des machines (
The Kinematics of
Machinery, 1875
) fondée sur la notion d’un en
-
semble d’entités physiques répondant à des
contraintes mathématiques, alimentées par une
source d’énergie et surtout effectuant une tâche,
accomplissant une opération sous contrôle - ou
non - d’un opérateur humain. Dans la lignée de
Da Vinci et ses «
elementi macchinali
» ou encore
de Pascal, Leibniz, Babbage et autres précur
-
seurs des calculateurs mécaniques (comme les
nombreuses horloges célestes, astrolabes et au
-
tomates), Reuleaux établit les principes fonda
-
mentaux des machines analogiques, à savoir la
capacité à effectuer de manière autonome une
tâche et ceci le plus souvent afin de compléter
ou même se substituer à un être humain.
Le début du 20e siècle voit naître l’ère machi
-
nique, et marque également un tournant dans
l’histoire intellectuelle de l’Occident. A la ra
-
tionalité comme instrument de compréhension
de l’autre (le monde) s’est ajouté l’examen de
l’altérité par des méthodes subjectives tran
-
scendantales, qui refusent de réduire les phé
-
nomènes à leurs manifestations objectives. On
voit apparaître alors une tension entre les dis
-
positifs des ingénieurs, des mathématiciens et
ceux des artistes d’avant-garde comme Luigi
Russolo (Bruiteurs Futuristes, 1916), Vladimir
Baranoff-Rossiné (Piano Optophonique, 1921),
Hans Richter et Viking Eggeling (Cabaret Vol
-
taire, 1921) qui créent des machines plus subjec
-
tives, promptes aux errements et aux accidents.
Ces dernières sont des instruments de décou
-
verte pas de contrôle, des métaphores pas des
analogies : elles transportent ailleurs plutôt que
de cerner ce qui nous échappe sous la forme de
ce que nous connaissons déjà.
L’informatique a vu le jour dans ce contexte
de la passion pour l’autre, qu’il soit l’ennemi,
l’imaginaire, la nature ou par extension toute
adversité, la plus grande étant bien sûr le fu
-
tur. Cette fascination pour l’altérité est ac
-
compagnée d’angoisses qu’il faut dompter
et c’est pourquoi les méthodes rationnelles
qui étaient présentes dans les cultures scien
-
tifiques de l’époque ont orienté les débuts de
l’informatique vers une conception de l’autre
la
planète
laboratoire
comme un objet à contrôler, jusqu’à pouvoir
narrer à l’avance (pré-dire = praedicere = pro-
gramma) ses intentions, ses manifestations et les
risques qu’il peut nous faire encourir. Désinvesti
progressivement de ses attributs non rationnels,
il y a donc une grande difficulté à entretenir de
la sympathie pour cet autre et croire encore à sa
possible irréductibilité ontologique. Vu à trav
-
ers le prisme de la machine, l’autre est devenu
machine.
Plus généralement et comme le rappelle ce
texte
( http://cba.media.mit.edu/about/in
-
dex.html )
de présentation du Centre pour les
Bits et les Atomes (CBA) du MIT (
Massachusetts
Institute of Technology
), c’est le monde et ses habi
-
tants qui suivent les règles de la physique com
-
putationnelle (et de ses avatars la chimie, la bi
-
ologie). Se fondant sur les travaux du chercheur
hongrois Leó Szilárd, pionnier de l’énergie nu
-
cléaire et de la biologie moléculaire et sur ceux
de John Von Neumann, le CBA propose une vi
-
sion du monde (voire de l’univers) fonctionnant
comme une gigantesque machine analogique
non-fiable permettant d’effectuer des opéra
-
tions numériques fiables.
«
The origins of the CBA program lay in seminal stud
-
ies by Leo Szilard introducing the bit as a unit of in-
formation about the location of a gas molecule (1929),
Claude Shannon showing that encoding information
digitally can create a threshold allowing for perfect com-
munication over a noisy channel (1948), by John von
Neumann (1952), and Shmuel Winograd and Jack
Cowan (1963), extending this result to prove that reli-
able digital computation can be done by unreliable ana
-
log components, and by von Neumann (1957) on self-
reproducing machines.
»
Les implications de cette posture scientifico-
culturelle sont nombreuses. Tout d’abord, elle
permet de caractériser les couples hommes/
dispositifs mécaniques (une personne utilisant
une abaque par exemple) comme des machines
avec un certain degré de fiabilité. L’homme
opère un dispositif et entretient l’énergie du
système, corrige un certain nombre d’erreurs
de manière suffisamment robuste pour la situa
-
tion. On pourrait même dire que cette position
célèbre l’interaction entre les êtres humains et
les dispositifs technologiques en permettant
d’intégrer des niveaux analogiques et numéri
-
ques de manière complexe. Une personne cal
-
culant avec une abaque peut être vu comme
une machine numérique avec un certain degré
de robustesse malgré le bruit induit par le dis
-
positif (matériau de l’abaque, sa manipulation)
et par celui des erreurs et approximations hu
-
maines.
De plus, il est alors possible d’étendre les sourc
-
es possibles d’énergie permettant aux machines
d’être autonomes, à toutes celles présentes sur
Terre (et dans l’univers) ainsi que de réviser leur
mode de fonctionnement déterministe. Clas
-
siquement, les machines de Reuleaux étaient à
vapeur ou hydrauliques et devaient nécessaire
-
ment s’inscrire dans une certaine forme de tem
-
poralité discrète, suivre des états linéaires. De
même, les ordinateurs non-analogiques depuis
les années cinquante sont généralement syn
-
chrones, suivant le rythme d’une horloge (ma
-
chine de Türing) ordonnant les opérations les
unes après les autres et utilisent l’énergie élec
-
trique. Le paradigme introduit par le CBA per
-
met de considérer des machines biologiques,
chimiques, ou plus généralement physiques,
d’où le terme d’ «
Information Physics
» utilisée
dans ce champ (notamment par Tomaso Tof
-
foli et Norman Margolus au sein du groupe de
mécanique informationnelle du MIT dans les
années quatre-vingt
http://www.ai.mit.edu/
projects/im/
).
Ainsi, Manu Prakash, un chercheur du CBA a
par exemple créé des machines computation
-
nelles n’utilisant pas d’électricité mais des bulles
d’air (« bubble logic » http://web.media.mit.
edu/~manup/research/bubble-logic/ ) em
-
prisonnées dans des petits canaux à échelle
microscopique (dispositif microfluidique), et a
réussi à créer des composants de base des or
-
dinateurs modernes comme par exemple des
bascules logiques (flip-flops) ou des oscillateurs
(ring oscillators). Un de ses jeunes collègues,
David Dalrymple et son projet RALA (
recon-
Russolo, Ugo Piatti et leur “machines à bruits” (intonarumori)
3
la
planète
laboratoire
figurable asynchronous logical automata
,
http://rala.
cba.mit.edu
) développe avec d’autres (dont
le DARPA et Marvin Minsky) au sein du pro
-
jet
Mind Machine
(
http://mmp.cba.mit.edu
)
des systèmes computationnels qui n’ont plus
besoin d’horloge ou de mécanisme de synchro
-
nisation centralisé, ouvrant la voie vers des sys
-
tèmes totalement décentralisés, fonctionnant de
manière locale avec des effets à échelle globale.
Ces ordinateurs asynchrones sont «
timeless
»,
ils n’utilisent pas de temporalité régulière mais
fonctionnent plutôt par échange d’informations
quand l’énergie du système le permet. Dans ces
systèmes, l’information, l’énergie, l’espace et le
temps sont tous équivalents.
On voit ainsi qu’en parallèle du développement
des machines computationnelles de type Tur
-
ing, discrètes et généralement électriques, s’est
poursuivi une branche analogique, non-fondée
intégralement sur l’électricité et ses propriétés
ravissantes (rapidité, puissance) ou sur l’horloge
qui met en ordre, ordonne. Le développe
-
ment d’une culture fondée sur la logique de
l’ordinateur numérique s’est donc accompag
-
née de celui d’une sous-culture informatique
analogique dynamique - comme l’ont été les
mouvements épistémologiques des sciences ré
-
centes (biophysique, biochimie). L’ordinateur
physique fait les choses en même temps, se
trompe et voit juste dans le même mouvement.
Il s’attache à une logique vraie localement mais
qui peut être fausse à l’échelle du système ou
l’inverse. De fait, il est très compliqué de le pro
-
grammer car depuis Turing, la grande majorité
des systèmes se programment généralement de
manière linéaire, déterministe, il y a donc peu
de programmeurs habitués à gérer cette forme
de structures. De plus, ces systèmes sont très
complexes, ce qui les rend difficiles à modéliser
mathématiquement.
Qu’il soit analogique ou numérique, l’ordinateur
s’est donc développé dans le souci d’une certaine
forme d’altérité, soit à maîtriser en projetant sur
elle un ordre écrit à l’avance (programmation
numérique), soit avec laquelle il est possible de
négocier un rythme et un régime énergétique
situé (ordinateurs analogiques asynchrones).
Ces deux histoires brèves de l’informatique
sont parallèles et si l’une a transformé notre cul
-
ture, notamment par la mise en réseau de ces
machines numériques (internet), l’autre n’en
est qu’à ses balbutiements car au départ (dans
les années 1950) jugée non-fiable et coûteuse
à produire face au développement rapide des
machines imprimées aux composants de plus
en plus petits. L’ordinateur numérique a rendu
le monde occidental et ses habitants efficaces
et compétitifs, l’ordinateur analogique esquisse
une culture technologique plus conciliante en
-
vers l’erreur, la subjectivité, le doute, et autres
caractéristiques qui amènent vers une autre
conception de la performance, moins directe,
plus redondante, plus vague.
Comme la synchronisation des horloges de
l’université d’Oxford en son temps fut un
déclencheur de la révolution industrielle, il y
aura peut-être à l’inverse un moment dans
le futur où nos machines computationnelles
ne seront plus synchronisées ou synchroni
-
sables, prises enfin dans leur temps propre
et sensibles à leur contexte énergétique. Il
sera possible d’envisager des situations où
l’information circulera au rythme de ses ac
-
teurs physiques, biologiques, et considérer
non pas des machines déterministes dans un
jeu de rôle/contre-rôle mais plutôt des situ
-
ations socio-matérielles aimantes, ou comme
ne le dirait pas Jean-Luc Marion (qui réserve
l’amour aux humains) des machines éro
-
tiques, qui se dévoilent dans une énergie et
une temporalité subtiles, créant un espace de
désir incarné non pas dans du plastique et du
métal mais dans des substrats organiques qui
nous résistent et nous informent comme nous
les transformons. L’informatique pourra al
-
ors être plus subjective et les êtres humains
fabriqueront ou modifieront leurs machines
de manière personnelle, incarnée, comme ils
le font déjà avec le langage et ses infinitudes
propices aux errements poétiques.
the Pratt Institute School of Architecture Epithelium Studio 10.30.08
Philip Beesley and Richard Sarrach, Professors. Che-Wei Wang, Studio Technician, Hayley Isaacs, Jonathan GAMMELL, Kirsten
ROBINSON from Philip Beesley Architect Inc. Studio Participants: Thomas Allen,Joanna Cheung Nicolas Gomez, Changyup Shin, Xuedi
Chen, Brad Rothenberg , Shawn Sims ,Peech ,Weiyun Wang
Démographie
des machines
Les ordinateurs qui, jusqu’à présent étaient
généralement présentés comme des moyens,
des objets, des esclaves au service des fins de
l’humanité en général ou des intérêts de la
classe dominante, s’avèrent former une pop
-
ulation nouvelle, dont l’existence sociale de
-
meure encore mal connue.
On pourrait utiliser ici le raisonnement
proposé par le baron Dupin en 1827 pour
mesurer la puissance comparée de la France
et de l’Angleterre. Il repose sur une conver
-
sion cheval-homme (1 cheval = 7 hommes)
et cheval-charbon qui faisait, selon lui, que la
France disposait de l’équivalent de 37 millions
d’hommes, dont seulement 8.400.000 étaient
de race humaine, et qu’en ajoutant le charbon
ce pays disposait de 48,8 millions d’hommes,
contre 60 millions pour l’Angleterre (1).
L’équivalent du raisonnement produit par
le baron Dupin peut être appliqué aux ordi
-
nateurs avec l’évaluation de leur puissance
de calcul. À ce titre, il ne suffit pas d’ajouter
les milliards d’ordinateurs aux milliards
d’humains pour comptabiliser le nombre
d’esclaves nouveaux dont l’humanité dispose.
Il faudrait plutôt partir d’une évaluation de la
puissance de calcul totale désormais en usage
sur la planète et traduire cela en termes dé
-
mographiques.
Un tel compte ferait apparaître que la pla
-
nète Terre est désormais peuplée par une
puissance de calcul de centaines de milliards
d’équivalent-hommes. Cette puissance de tra
-
vail a largement affecté le regard que nous
portons sur le monde et la façon dont nous
nous le représentons. Il a modifié la vie poli
-
tique, économique et culturelle des sociétés
que nous qualifions encore d’“humaines“ al
-
ors même que le fonctionnement des sociétés
est désormais composé majoritairement de ces
équivalent-hommes dont la démographie, la
sociologie et l’économie politique entrent en
compétition avec l’humanité quant aux finali
-
tés que cette dernière peut se donner à elle-
même.
Bureau d’études
(1) - SAUVY, A.,
La machine et le chômage. Le progrès tech
-
nique et l’emploi,
Paris, Bordas.
1980 (voir dans l’édition de poche Pluriel, 1982, p.45-46).
(2) - par une puissance de calcul de centaines de mil
-
liards d’équivalent-hommes.
Russolo, Ugo Piatti et leur “machines à bruits” (intonarumori)
4
La conscience des machines
stade suprême de l’anthropomorphose du Capital
par James Becht,
écrivain
L
a technologie existait déjà depuis fort longtemps
quand vint le Capital, mais jamais avant lui les
machines ne s’étaient vu offrir d’aussi titanesques pos
-
sibilités de conquérir Gaïa.
Les hommes n’ont pas de tout temps produit et
utilisé des machines. Celles-ci sont apparues à
des moments précis de l’évolution de notre es
-
pèce, lors de situations historiques liées à des ci
-
vilisations où un artisanat spécialisé s’articulait
à des échanges marchands. Mais leur montée
en puissance ne pouvait avoir lieu qu’avec une
organisation particulière de la production, qui
allait en rendre l’usage incontournable, avant
que les hommes ne se retrouvent à leur tour ar
-
raisonnés et domestiqués par leur déploiement,
un déploiement qui a aujourd’hui pour objec
-
tif ultime la conquête de la conscience par les
machines elles-mêmes, que ce soit par le condi
-
tionnement informatique de la conscience des
hommes ou par l’émergence d’une conscience
des machines.
Succédant à la logique des grands ensembles
urbains et de la télévision, qui permirent aux
individus de vivre ensemble séparés, les réseaux
informatiques réussissent ce tour de force qui
consiste à réunir les individus séparés tout en
maintenant la séparation. Internet est en ce
sens la grande communion de la séparation,
un nouveau mode d’être social, où la machine
s’est substituée à l’argent et à la marchandise
comme médiation entre les hommes, et où les
hommes sont appelés par d’autres hommes, les
théoriciens du web sémantique et de l’Internet
des objets, à progressivement devenir les servit
-
eurs des objets socialisés. Il est primordial de
saisir ce processus de socialisation des machines,
par leur mise en réseau et par l’élaboration
d’un langage qui leur soit commun, et de com
-
prendre comment il s’articule avec la logique
du Capital [cf. encadré], pour commencer à
saisir le processus de périphérisation qui af
-
fecte les individus, repoussés aux banlieues de
la vie par la matière inorganique qu’ils ont mis
en forme et qui procède progressivement à un
rapt de tout ce qui permet de définir les hom
-
mes en tant qu’hommes, y compris de ce qui
les distingue de tout le reste des vivants et leur
confère un statut d’exception au sein de la Na
-
ture, à savoir la conscience, non pas en tant que
conscience de soi ou en tant que conscience de
leur environnement, mais en tant que processus
par lequel la Nature fait retour sur elle-même et
accède à sa propre conscience de soi.
Car la conscience des hommes est la seule
forme de conscience qu’il nous soit donné de
connaître, que nous ayons jusqu’à présent pu
observer, qui soit à proprement parler une con
-
science cosmique, une prise de conscience de la
Nature par elle-même, à travers les corps des
hommes, corps sensibles pensant, corps sensi
-
bles se pensant penser, s’arrachant chaque jour
à leur destin.
Les hommes en tant qu’espèce sont désor
-
mais en passe de devenir une simple étape de
la
planète
laboratoire
l’évolution de la vie, intermédiaire naturel en
-
tre l’animal et la machine, marquant ni plus
ni moins que la perte de notre conscience cos
-
mique, en laquelle réside notre liberté. Cette
terrifiante possibilité a historiquement émergé
en tant que potentialité à travers le déploiement
de solutions technologiques visant à palier les
carences structurelles propres au capitalisme.
Sans la domination du Capital, comme forme
d’organisation globale des hommes entre eux, le
titanisme des machines n’aurait rencontré aucun
terrain historique sur lequel croître, nulle révé
-
lation ni nul prophète. Tandis qu’aujourd’hui,
les messies qui chantent sa gloire sont Légion.
Conscience des hommes,
conscience de la Nature
et conscience du Capital
A vrai dire, les hommes ne deviennent pas les
hommes en inventant l’outil et en se décou
-
vrant la possibilité du langage. Ils deviennent
des hommes au moment où la Nature com
-
mence à se mirer à travers eux et, se mirant,
produit en le corps des hommes la conscience
de soi, ouverture de la Nature à la compréhen
-
sion d’elle-même.
Le capitalisme est le premier mode
d’organisation des hommes qui va en tant que
forme sociale parvenir à cette conscience de
soi, à l’auto-réflexion. Le véritable théoricien
du Capital, c’est ainsi le Capital lui-même, qui
se pense à travers des corps pensant. Le Capital
n’est pas pour autant un être pensant, pas plus
d’ailleurs que la Nature. Que la Nature se mire
et se pense elle-même à travers les hommes,
ou que le Capital se pense lui-même à travers
eux, cela désigne des processus essentiellement
anthropologiques. Par ces processus, les hom
-
mes croient se séparer de la Nature, croient se
séparer du produit de leur travail et, en dével
-
oppant cette croyance, deviennent dépendants
de la Nature, puis se séparent concrètement de
l’appareil de production et deviennent dépen
-
dants de ce dernier – l’anthropomorphose du
travail précède ainsi celle du Capital, comme
l’a excellemment souligné Jacques Camatte
dans de nombreux textes de la revue Invariance
(revueinvariance.pagesperso-orange.fr).
L’accession de la Nature à la conscience est ce
processus par lequel les hommes deviennent
dépendants de la Nature en tant que fonde
-
ment qui leur apparaît désormais comme ex
-
térieur et qu’ils perçoivent en tant que tel, à la
différence des autres animaux dont les formes
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Le CLODO, une résistance locale à l’informatisation. Atelier donné en 2011 par Célia Izoard.

Activiste, journaliste et traductrice, elle propose une nouvelle version de 1984 de George Orwell publiée à Montréal en 2019.

Je trouve essentiel qu’un roman tel que 1984 soit publié par des maisons d’édition indépendantes, au Québec comme en France. Étant donné l’engagement d’Orwell pour la liberté intellectuelle et contre l’oligarchie, c’était un énorme contresens politique que l’édition française 1984 reste entre les mains d’un grand groupe qui concentre un tel pouvoir économique. Rappelons qu’une partie du capital de Madrigall, la holding de Gallimard, appartient au géant du luxe LVMH, la cinquième entreprise la plus riche de France, qui dépense près de 5 milliards d’euros par an en publicité.

Célia Izoard à Sylvano Santini pour la revue Spirale, 2019
https://cdn.shopify.com/s/files/1/0726/0007/products/couv-pour-promo-low_res.jpg?v=1547059194
https://www.lechappee.org/sites/default/files/styles/couverture_ouvrage/public/images-ouvrages/Les-luddites-en-France.jpg?itok=SoaWT4Hl
Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation. Coordonné par Cédric Biagini et Guillaume Carnino. L’Échappée, 2010.

L’action directe contre l’informatisation (1960-1990)

”Or, ce qu’on oublie souvent, c’est que ces craintes exprimées à l’endroit des hackers s’inscrivent dans le contexte d’une longue série de sabotages et de destructions physiques d’équipements informatiques par des groupes associés à la gauche radicale. En France, les travaux de Celia Izoard sur les résistances à l’informatisation ont par exemple permis de sortir des oubliettes le groupe toulousain du CLODO. Ce « Comité pour la libération ou le détournement des ordinateurs » fut responsable de plusieurs incendies et explosions visant des fleurons du secteur informatique et des administrations publiques entre 1980 et 1983.

Mais les actions du CLODO ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus général où, depuis depuis les années 1960, l’« action directe » pratiquée par certains militants prend régulièrement pour cible les centres informatiques de grandes entreprises ou d’institutions liées au complexe militaro-industriel (voir les exemples ci-dessous). Pendant des années, ces destructions matérielles ont rythmé l’actualité (des sources évoquent de l’ordre de deux-cent opérations de ce type sur une vingtaine d’années), et il est probable qu’elles aient eu une influence déterminante sur des formes de sabotage moins violentes et plus « situées » (par exemple les travailleurs sabotant leur outil de travail informatique), et plus largement sur les multiples formes de résistance à l’informatisation qui se font jour à l’époque (résistances qui, prises ensemble, dominent assez largement l’appréhension générale de cette technologie dans la société, au moins jusqu’à la toute fin des années 1970, avant que l’opinion n’accepte finalement l’idée que l’informatisation puisse constituer un processus positif). Et pourtant, moins d’un demi-siècle plus tard, ces oppositions radicales à l’informatique sont passées à la trappe de l’histoire.”

« La défense du projet émancipateur lié à Internet a échoué »

Congrès AFSP Bordeaux 2019
Congrès AFSP Bordeaux 2019
ST 59
: Politiques du hacking. Enquête sur les ruses numériques
Résister aux sociétés de contrôle, subvertir l’informatique
dominante
: une typologie des illégalismes hackers
1
Félix Tréguer (CERI Sciences Po)
felix.treguer at sciencespo.fr
Résumé
:
Dans les années 1980 et 1990, alors que les premiers réseaux informatiques ouverts au public
se développent en Europe et en Amérique du Nord, une élite militante émerge au sein des milieux
informaticiens
: les hackers. Du Chaos Computer Club en Allemagne aux médiactivistes italiens
en passant par les incendiaires français du
Comité pour la Libération ou le Détournement des
Ordinateurs
(CLODO), le point commun de ces divers acteurs dotés d’un fort capital technique
est l’opposition au modèle dominant d’informatisation au travers de pratiques de sabotage, de
destruction ou de détournement. Avec leurs illégalismes, les hackers apparaissent ainsi comme les
«
lanceurs d’alerte
» de la société en réseau, pointant les vulnérabilités techniques de ce nouveau
macro-système technique, ainsi que ses effets politiques délétères, en esquissant aussi le plus
souvent des appropriations alternatives en liant avec les mouvements sociaux auxquels ils
s’allient.
Derrière une identité «
hacker
» partagée se cache cependant une une multiplicité de
trajectoires militantes et de rapports à l’informatique, oscillant entre postures néo-luddites et
projets émancipateurs relevant d’une «
technophilie critique
». À partir de classiques des
hacker
studies
et de sources secondaires émergentes complétées par certaines archives, cette
communication propose ainsi une typologie des illégalismes initiés par la mouvance hacker à
partir des années 1980 pour résister aux «
sociétés de contrôle
» de l’ère numérique. Après un
rapide état des lieux sur l’historiographie de la mouvance et ses limites, nous proposons d’élargir
la focale pour recenser les différentes modalités de sabotage et de subversion de l’informatique
connectée élaborées et expérimentés par ces acteurs militants. Plutôt que de rechercher
l’exhaustivité, nous retenons pour chacun de ces modes d’action un moment de genèse, de
cristallisation, ou des incarnations paradigmatiques. En conclusion, nous revenons sur certains
débats stratégiques au sein de la mouvance et la répression croissante de ces illégalismes hackers.
Une répression qui, en lien avec les changements intervenus dans l’économie politique d’Internet,
semble avoir refermé la structure d’opportunité qui avait permis leur genèse.
1
. Texte non achevé présenté au 15è Congrès de l’AFSP le 2 juillet 2019.
1
Congrès AFSP Bordeaux 2019
Introduction
Au tournant des années 1980, Gilles Deleuze propose une analyse visionnaires des « sociétés
de contrôle
» propres au cycle politique ouvert dans les années 1970, et que certains sociologues
et technocrates avaient eu tôt fait de qualifier de «
post-industrielles
». Dans une conférence de
1987 à la Femis, puis dans un entretien avec Toni Negri et un court texte paru en 1990
(Deleuze,
1990)
, le philosophe introduit ce concept dans le but de prolonger les analyses de Michel Foucault
sur les régimes d’économie politique du pouvoir.
Pour Deleuze, la gouvernementalité prend désormais des apparences moins autoritaires, plus
souples et plus «
économes
». Dans la «
société de contrôle
», qui coexiste avec les châtiments
exemplaires propre aux sociétés de souveraineté de l’ère féodale et avec les logiques
disciplinaires des régimes libéraux
(Razac, 2008)
, la domination s’exerce en milieux ouvert
: il ne
s’agit plus tant de discipliner les sujet que de gérer les flux de population et de production, pris
dans leur «
naturalité
». Deleuze estime ainsi que les formes les plus actuelles du contrôle social
opèrent
«
non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée
»,
sur des modes «
toujours plus immanents au champ social, diffusés dans le cerveau et le corps de
citoyens
»
(Deleuze, 1990)
.
Faisant écho aux critiques de l’informatique qui avaient fait florès à partir de la fin de
s années
1960, Deleuze repérait déjà l’importance de l’ordinateur et des réseaux informatiques, véritables
clés de voûte de ce nouveau régime de domination
:
«
Il n'y a pas besoin de science-fiction, écrit le philosophe, pour concevoir un mécanisme
de
contrôle qui donne à chaque instant la position d'un élément en milieu ouvert, animal
dans une réserve, homme
dans une entreprise (collier électronique) (...) Ce qui compte
n'est pas la barrière, mais
l'ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et
opère une modulation universelle
».
Trente ans plus tard, la science fiction est en effet inutile.
À l’heure des controverses sur le
capitalisme de surveillance, les «
fake news
», la montée en puissance des théories du
nudge
et de
l’économie comportementale, ou sur les systèmes de réputation ou «
crédit social
» expérimentés
par certaines entreprises où même des États comme la Chine, les manifestations de la société de
contrôle semblent toujours plus nombreuses. Et si elles reposent en effet sur l’informatique en
réseau, c
e n’est pas tant que la technologie détermine les formes du contrôle social. D’après
Deleuze, c’est plutôt que les machines propres à chaque époque «
expriment les formes sociales
capables de leur donner naissance et de s'en servir
». Certes, écrit-il, l’ordinateur et les modalités
de contrôle social auxquelles il participe sont particulièrement complexes et diffuses. Pour autant,
«
il n'y a pas lieu de demander quel est le régime le plus dur, ou le plus tolérable, car c'est en
chacun d'eux que s'affrontent les libérations et les asservissements
». Ce qu’il faut, dit-il, c’est
«
chercher de nouvelles armes
». Or, la complexité croissante des machines qui sous-tendent les
différents régimes de pouvoir constitue aussi leur point de faiblesse
:
«
Les vieilles sociétés de souveraineté maniaient des machines simples, leviers, poulies,
horloges ; mais les sociétés disciplinaires récentes avaient pour équipement des machines
énergétiques, avec le danger passif de l'entropie, et le danger actif du sabotage ; les
sociétés de contrôle opèrent par machines de troisième espèce, machines informatiques et
ordinateurs dont le danger passif est le brouillage, et l'actif, le piratage et l'introduction de
virus
».
Lorsque Deleuze écrit ces lignes au tournant des années 1980, le personnage du «
pirate
informatique
» et la mouvance hacker se sont imposés dans les imaginaires comme l’archétype de
la subversion numérique. Certains de ses
illégalismes
– un terme utilisé par Foucault pour
désigner «
l’ensemble des pratiques qui soit transgressent délibérément, soit contournent ou
même détournent la loi
»
(Gros, 2010)
– font les gros titres depuis quelques années. Dans cet
2
Congrès AFSP Bordeaux 2019
article, nous voudrions prolonger la réflexion du philosophe en portant l’attention sur les modes
de résistance aux sociétés de contrôle portés par les hackers. Après un rapide état des lieux sur
l’historiographie de la mouvance et ses limites, nous proposons d’élargir la focale pour recenser
les différentes formes de sabotage et de subversion de l’informatique connectée élaborées et
expérimentées par des acteurs militants qui y sont associés. Plutôt que de rechercher
l’exhaustivité, nous retenons pour chacun de ces modes d’action un moment de genèse, de
cristallisation, ou des incarnations paradigmatiques. En conclusion, nous reviendrons sur certains
débats stratégiques interne à la mouvance sur ces répertoires d’action, et sur les effets politiques
de ces illégalismes exposés à la répression.
1. La mouvance hacker
: figure de proue de l’activisme numérique
La mouvance hacker constitue à bien des égards une figure fondatrice de l'«
activisme
numérique
», terme qui renvoie à la myriade d'acteurs doublement engagés non seulement
par
mais surtout
pour
des usages émancipateurs de l’informatique connectée, faisant de
l'infrastructure numérique l'objet d'une lutte politique. Le mot lui-même est apparu dans les milieu
d’étudiants en informatique du Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis,
d’abord sous la forme d'un verbe –
to hack
– désignant un bricolage inventif, une solution
technique ingénieuse. Dans les années 1960 et 1970, il se répand rapidement dans les cercles de
passionnés d'informatique et le mot «
hacker
» en vient à désigner un virtuose du code
informatique, doué d'une grande habilité dans sa capacité à détourner un système technique, à
contourner les contraintes, à répondre à un problème en se déprenant des méthodes
conventionnelles.
Dans les années 1980, alors que l'informatique connectée arrive dans les foyers les plus
privilégiés, le terme prend un sens plus politique, notamment sous l'influence du livre
Hackers
,
publié par le journaliste Steven Levy en 1984 et qui demeure aujourd’hui encore une référence.
Le journaliste met en évidence l'influence de la contre-culture des années 1960 sur la mouvance,
le rapport compliqué à l'autorité au sein de ce milieu, et l'exigence de justice qui s'en dégage.
Lorsqu'il se propose d'expliciter les axiomes d'une «
éthique hacker
», l’auteur insiste sur leur
croyance dans les vertus émancipatrices de l'informatique et de l'accès à l'information, leur
profond attachement à la méritocratie, au «
faire
», mais aussi leur méfiance exacerbée envers
l'autorité qu'ils cherchent à entraver en distribuant le pouvoir au travers d'architectures socio-
techniques décentralisées
(Levy, 1984)
. Mais c’est aussi l’époque ou le hacker fait l’objet de
cadrages négatifs et devient associé à la criminalité informatique, à une époque ou les réseaux
connectés sont en proie à un intense processus de sécurisation.
Les hackers constituent aujourd’hui encore une nébuleuse particulièrement diverse, tant en
termes de pratiques que d’idéologies politiques. Tant et si bien qu’il faudrait sans doute davantage
parler du
hacking
(comme pratique) que des
hackers
(comme groupe social). Tous, loin de là,
n'adhèrent pas aux visées émancipatrices et aux pratiques politiques subversives des membres les
plus engagés dans l’activisme numérique. Tim Jordan et Paul Taylor rappellent ainsi que nombre
d'individus socialisés au sein de ces communautés techniciennes font le choix de travailler pour
les grandes multinationales de l’économie numérique, de la finance, ou au service des agences de
police et de renseignement
(Jordan et Taylor, 2004)
. À cette récupération des hackers par le
capitalisme informationnel et l'État s'ajoute la cooptation de ceux qu'on désigne comme des
«
black hats
» par les réseaux mafieux et criminels
(Jordan, 2013)
. L’anthropologue Gabriella
Coleman, spécialiste des mouvements du logiciel libre et de la culture hacker, souligne elle aussi
le caractère éminemment complexe et parfois contradictoire des différentes branches de la
mouvance, tout en rappelant qu’ils ont tendance à s’accorder sur des valeurs libérales («
liberté,
vie privée, accès
»), leur «
adoration
» de l’informatique et des réseaux de communication, et leur
3
Congrès AFSP Bordeaux 2019
position généralement privilégiée dans le champ économique lucratif de la programmation
informatique
(Coleman, 2014a)
.
En abordant la question des formes de subversion et de sabotage visant les réseaux
numériques expérimentés par la mouvance hacker à travers son histoire, nous aimerions à la fois
prolonger les analyses anciennes sur les liens entre les hackers politiques et les mouvements
sociaux
(Costanza-Chock, 2003
; Blondeau, 2007
; Dominguez, 2009)
, tout en intégrant certains
acteurs ayant jusqu’ici échappé à l’historiographie dominante. Dans la lignée de travaux récents
(e.g. Maxigas, 2017)
, il s’agit notamment d’intégrer des militants relevant de cette étiquette sans
forcément la revendiquer, et qui soient non seulement opposés aux trajectoires techno-
scientifiques dominantes mais qui, de manière plus tranchée encore, aient assumé une posture
technocritique
en cherchant à déconstruire l'idée que «
le progrès des machines est un progrès
vers la liberté, vers l'égalité, vers la concorde
»
(Jarrige, 2016)
. En bref, s’ils correspondent à la
définition classique des hackers par leur important capital technique, leur esprit frondeur ou leurs
tactiques rusées et ingénieuses, ces acteurs issus des marges de la mouvance hacker s’en écartent
on le verra par leur critique située et radicale de l’informatique.
Outre cette frange technocritique radicale, nous tentons également de mobiliser des sources
éparses et des travaux récents sur les hackers européens – encore largement négligés dans
l’historiographie dominante – afin de montrer à la fois la diversité des pratiques subversives liées
à la mouvance, les formes de synchronie ou de circulation des modes d’action à travers le temps
et l’espace. Nous adoptons une approche là encore relativement large des formes de sabotage et
de subversion, en nous intéressant non seulement à ceux qui prennent pour objet les ordinateurs et
les réseaux en tant que tels, mais aussi leurs usages dominants (notamment médiatiques). Tout en
restant attentif aux articulations entre différents répertoires d’actions, nous laisserons de côté ceux
qui ne transgressent pas les formes traditionnelles et prescrites de l’engagement et du conflit
politique, en particulier lorsqu’ils relèvent du droit (soit qu’il s’agisse de porter un plaidoyer
institutionnel devant le législateur ou les tribunaux pour défendre les droits fondamentaux, soit
que le droit serve à la création de nouvelles institutions capables de protéger ces mêmes valeurs,
comme l’illustre le mouvement du logiciel libre).
2. Diversité des modes de subversion des sociétés de contrôle
a. Dénoncer les failles de sécurité
Le premier mode d’action à considérer est héritier de l’art du
phreaking
– néologisme issu de
la contraction des termes «
phone
» et «
freak
» qui désigne les pratiques techniques permettant
l’utilisation gratuite et le détournement du réseau téléphonique des grands opérateurs télécoms à
des fins souvent potaches
(Coleman, 2012)
. Transposé
à l’informatique, le phreaking consiste
notamment à exploiter des vulnérabilités – ou failles informatiques – afin de pénétrer sur des
systèmes informatiques distants et d’utiliser ces accès non-autorisés à des fins stratégiques, par
exemple pour dénoncer les risques que ces systèmes font peser sur la vie privée.
L’un des premiers faits d’armes en la matière est probablement le «
hack
» fondateur du Chaos
Computer Club (CCC), fondé
en 1981 par Wau Holland
(Bowcott et Hamilton, 1990
;
Wieckmann, 1989
; Denker, 2014)
. Holland a baigné dans les mouvements de la contre-culture
allemande. Né à Cassel, dans le nord-ouest de l'Allemagne en 1951, il a étudié le génie électrique,
l'informatique et les sciences politiques à l'université. Lecteur de Marx, il s'adonne aussi au
phreaking
dans les années 1970, dénichant une faille dans le réseau de Deutsche Telekom qui
permet de passer des appels nationaux au prix des appels locaux. Après ses études, il travaille
pour des libraires engagés à gauche, avant de rejoindre une petite entreprise de développeurs. À
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https://www.socialter.fr/article/felix-treguer-la-defense-du-projet-emancipateur-lie-a-internet-a-echoue

Le petit livre de Celia Izoard, composé de plusieurs textes sous forme notamment, de lettre à des ingénieurs, brille par sa simplicité. D’une plume faussement naïve, la journaliste questionne ceux qui façonnent les outils « du futur » – robots, logiciels – à propos de leur responsabilité vis-à-vis du reste de le société. Sans moralisme, ni accusations mal placées, elle les appelle à se réveiller.

Le premier texte d’Izoard, et aussi le plus long, s’adresse aux ingénieurs qui travaillent sur le véhicule autonome, qu’il soit utilisé à titre individuel ou collectif. Voilà déjà plusieurs années que cet avenir de la mobilité – un parmi d’autres – est au centre de nombreux et passionnants questionnements. Cependant, la voiture autonome ne fait fondamentalement pas débat, pas au sens politique en tout cas « car la technologie n’est pas censée être politique », ironise l’autrice. Sa démarche – s’adresser à des ingénieurs – a cela d’utile et d’original qu’elle vise à toucher ceux qui sont au cœur de réacteur, sans doute à défaut de pouvoir toucher le système économique et ses logiques dans son ensemble.

« Aujourd’hui, vous mettez tout ce qui fait de vous des gens vivants et en mouvement au service de ce projet-là (…) C’est vous qui faites le boulot, et qui pourriez choisir de ne pas le faire. » Izoard, maligne, ne se contente pas de susciter le doute, mais bien de l’alimenter, chemin faisant, de ses propres inquiétudes concernant de tels véhicules.

Inquiétudes sociales d’abord : à quoi sert vraiment le véhicule autonome – au-delà des vertus qu’on lui prête sans preuves – sinon à réduire le coût de la force de travail ? Est-ce pour limiter le nombre d’accidents par exemple, qu’Uber dépense 20 millions de dollars par mois dans son développement ? « Si c’est ça le progrès, alors le progrès est manifestement le nom qu’on donne au bon vouloir des milliardaires de la Silicon Valley, que les technocrates de tous les pays semblent retranscrire fiévreusement en politiques nationales dans la minute, de peur de rater une marche sur l’escalier de la croissance »

En Europe, des centaines de millions d’euros d’argent public font les choux gras d’une industrie automobile en quête de débouchés économiques. Peu s’interrogent cependant sur les effets directs qu’auraient ces projets sur l’urbanisme, la standardisation des routes, des villes, le déploiement de capteurs par millions afin de rendre ces environnements lisibles et explicites pour des robots… Sans parler de la quantité de données récupérées au passage. Pourquoi une telle priorité dans les investissements ? « Pourquoi la première urgence serait-elle de faire rouler des véhicules sans conducteur ? »

En effet, les vertus écologiques ou en terme de décarbonation de la mobilité ont de quoi faire douter. Izoard demande : « comment le principe même de remplacer un conducteur ou une conductrice, qui n’a besoin pour conduire que de son propre corps, par des milliers de capteurs, caméras, lidars, batteries, processeurs, data centers pourrait être une réponse écologique. »  La voiture autonome risque en effet de susciter un certain nombre d’effets rebond. Non seulement l’électronique embarqué n’est pas neutre, ni du point de vue des ressources, ni de celui de la durée du véhicule, mais le nombre de trajets risque d’augmenter avec la facilité d’accéder à des véhicules à la demande. Ainsi, une équipe de l’université de Berkeley a offert à plusieurs familles le service d’une voiture avec chauffeur soixante heures par semaine. « Cela permettait de simuler le confort apporté par un véhicule autonome, capable de se conduire et d’aller se garer tout seul. Résultat : les distances parcourues par ces familles ont augmenté de plus de 80% ! »

Quant au nombre de morts potentiellement évités, argument philanthropique s’il en est, Izoard n’y croit pas une seconde. Pour elle, sécuriser la route peut passer par d’autres moyens, comme multiplier les aménagements paysagers qui obligent à ralentir, ou encore les passages piéton. En définitive, l’autrice prévient ses lecteurs : le véhicule autonome ne fait que remettre à plus tard des décisions urgentes, et à « phagocyter toute réflexion pratique sur les politiques de transport en commun. »

Sa vraie utilité reste d’économiser sur la main d’œuvre, de soutenir un trafic croissant de camions, sans pour autant désenclaver le périurbain ou soi-disant aider les personnes âgées à se déplacer. Côté emploi, il n’y aurait pas grand-chose à y gagner souligne-t-elle, à part prolonger un mouvement d’automatisation qui risque de laisser un certain nombre de travailleurs sur le bas-côté. A-t-on envie de supprimer le travail de ceux qui conduisent ?  « Réussir à emmener 50 personnes à bon port en toute sécurité, c’est un métier. Régler les conflits dans un bus, renseigner les gens perdus, réagir au panel de situations hautement improbables qui peuvent survenir dans le cours d’une journée, c’est un métier »  Un métier ici réduit à sa dimension instrumentale – conduire – au détriment de toute une classe de travailleurs, humiliés par une autre classe de professionnels pour booster les profits de quelques multinationales. Acerbe, la journaliste avertit ses lecteurs ingénieurs : « la technologie que vous développez est l’instrument d’une guerre de classes. Une guerre silencieuse dans laquelle la bourgeoisie entrepreneuriale du numérique oeuvre, le plus souvent sans s’en rendre compte et en toute bonne conscience, contre la majorité des travailleurs et travailleuses. »

Les portes de sorties sont pourtant nombreuses, ne manque-t-elle pas de rappeler. Les ingénieurs qui font sécession sont nombreux (le livre termine avec une interview de l’un d’entre eux), et les projets alternatifs fleurissent, de l’Atelier Paysan (coopérative qui aide les agriculteurs à fabriquer de machines et de bâtiments adaptés à une agroécologie paysanne), aux initiatives plus localisées, comme ce « bus scolaire à pédale » expérimenté à Rouen pour le ramassage scolaire.

Dans la lignée de cette première lettre, deux textes suivent et s’adressent respectivement à Philippe Souères et Jean-Paul Laumond, tous deux directeurs de recherche en robotique au Laas-CNRS. Sur un même ton, Izoard interroge ces roboticiens et leur volonté de faire entrer des robots chez les personnes âgées, dans les hypermarchés (pour remplacer les caissières), ou encore dans les entrepôts. Quel sera l’impact sur ces travailleurs ? Cette quête d’automates est-elle exprimée par « la société », comme le prétendent parfois leurs concepteurs, ou par « des sociétés », celles pour qui ils travaillent et qui les financent ? Se rendent-ils seulement compte des implications sociales de leurs inventions ? En ré-encastrant l’automatisation du travail dans un conflit de classe, Izoard rappelle ce qui est malheureusement trop souvent vrai : « la capacité d’un chercheur à penser l’impact concret des technologies sur la vie des gens est proportionnelle aux distances sociales et physiques qui les séparent. » Ainsi, on ne s’interroge pas sur le nouveau rôle dévolu aux assistantes à domiciles, qui devront ajouter à leurs trajets non payés et à leur rémunération dérisoire, le soin de veiller à ce que les robots pour personnes âgées ne buggent pas. Tout comme nous n’interrogeons que trop peu la façon dont évolue le métier de caissière au contact des caisses automatiques, ou encore la capacité de tels objets à remettre sur la table le travail le dimanche et le travail de nuit.

La fin du travail quant à elle, se fait toujours attendre. A chaque génération de machines, on prétend dégager les travailleurs des effets néfastes suscités par les machines précédentes… « Quand admettra-t-on que l’automatisation totale n’est pas près d’exister, qu’il y aura longtemps de pauvres larbins coincés entre les machines d’hier et celles de demain ? Que le mythe des robots qui travailleront à notre place n’est que l’horizon en perpétuelle dérobade qui permet de rendre tolérable aujourd’hui la dégradation du travail humain par les machines ? »

Sans détour, le livre de Célia Izoard est punchy, réussi. Il laisse ouvertes certes, de grandes questions relatives au type de management dans les entreprises, qui joue pour beaucoup dans la conception et les conditions d’appropriation des outils. Il me semble néanmoins que l’essai a le mérite de ne pas céder à une forme de rejet du progrès technique sans concession – qui peut avoir son intérêt mais dans d’autres contextes, auprès d’autres lecteurs. J’ai particulièrement aimé les rappels sociologiques, sur la réalité du travail, du quotidien, de la vie des gens. Un effort que nous avons aussi voulu faire dans « Technologies partout, démocratie nulle part » en donnant à voir concrètement ce qu’est l’automatisation d’une caisse dans un supermarché. De ce point de vue, je vois une belle complémentarité entre nos essais. Izoard vise juste, précisément parce qu’elle n’enjoint pas les ingénieurs à tout abandonner, mais bien à interroger leurs pratiques, et leur éthique. Elle les sensibilise à des questions sociales, écologiques, économiques, et donc tout simplement politiques. Ceux-là ne ressortiront pas indemnes d’une telle lecture. A offrir donc, à tous vos copains ingénieurs – qu’on aime bien quand même.

Par Irénée Régnauld dans Mais où va le web ? le 13 octobre 2020

Entretien de Célia Izoard avec la Revue Z

L’histoire du C.L.O.D.O. est bizarrement très peu connue. C’est une conférence lors du THSF en 2015, suivi d’une exposition l’année suivante qui nous a donné envie de rouvrir ce dossier. Et plus exactement de recevoir la personne qui s’est le plus replongée dedans.

Nous recevons donc aujourd’hui Célia Izoard :

  • Journaliste indépendante
  • Contributrice à la Revue Z
  • Traductrice d’ouvrages critiques sur la technologie
  • Défavorablement connue des services de police

Usbek & Rica : L’incendie de la Casemate est bien une action politique

Dans la nuit du 20 au 21 novembre 2017, la Casemate de Grenoble, qui abrite l’un des principaux fablabs de France, a été incendiée.

https://usbeketrica.com/uploads/images/thumb_700xh/5a1eeadce5870.jpg
1
Numérique :
mais qu’est-ce qu’on attend ?
A propos de l’incendie de
la Casemate à Grenoble
Février 2018
«
S’opposer au numérique inclusif, c’est s’opposer à l
a liberté
des esprits
. » C’est un tweet de Mounir Mahjoubi, député En
Marche et secrétaire d’État chargé du numérique. Il
l’a écrit
pour réagir à l’incendie de la Casemate, un centre
de culture
scientifique technique et industriel (CCSTI), qui a
eu lieu fin
novembre à Grenoble. C’était juste pendant le boucl
age du
dernier
Postillon
, alors on n’a presque rien écrit dessus.
Pendant la distribution du journal, beaucoup de gen
s nous en
ont parlé, interloqués, dubitatifs, voire en colère
.
Moi, franchement, la liberté des esprits, je suis p
our. Et c’est
pour ça que je me pose plein de questions autour de
l’invasion actuelle du « numérique inclusif » dans
toutes les
sphères de la vie, et du « grand remplacement » des
humains
par les robots. Des questions qui ne sont portées q
ue par
quelques esprits chagrins rompant l’enthousiasme gé
néral
autour du tsunami numérique, et qui n’existent quas
iment
pas dans les centres de culture scientifique comme
la
Casemate, alors que cela devrait être leur raison d
’être. Avec
2
ces questions, je suis allé au festival Transfo, «
le premier
festival du numérique 100 % alpin », et à une renco
ntre avec
la nouvelle directrice de la Casemate. Et j’en revi
ens avec la
certitude que s’opposer au déferlement numérique es
t une
nécessité impérieuse.
Je dois avouer un certain penchant pour le sadomaso
chisme.
J’aime me faire mal, et c’est comme ça que je me re
trouve
régulièrement dans des soirées horripilantes. Le 18
janvier 2018, je
me suis par exemple fadé le lancement du festival T
ransfo, «
le
premier festival numérique 100 % alpin
», à la Belle électrique.
J’avoue, j’y suis allé avec des
a priori
: je me doutais bien que me
retrouver au milieu de combats de drones, de
sets techno
et de
geeks
bêtement enthousiastes n’allait pas me mettre en j
oie. Mais
j’y suis allé avec une quête : voir s’il y avait un
e place, dans ce genre
de grand-messe, pour des avis critiques du numériqu
e. Le matin,
même, dans
Le Daubé
, un des organisateurs de Transfo était
longuement interrogé.
Le Daubé : « vous espérez pouvoir discuter avec les
détracteurs [du
numérique] ? »
Laurent Ponthieu : « Oui, clairement [...]. On voit p
arfois donc des
critiques de la science elle-même, on entend des pe
rsonnes dire qu’on
va trop loin. C’est une véritable question de socié
té. On ne prétend pas
y répondre, mais fournir des moyens pour permettre
à chacun de
rentrer [sic] d’autres personnes avec d’autres opin
ions pour échanger
et se faire son avis. »
La soirée débute avec un
speech
des organisateurs, arborant tous
un bonnet rose à pompon aux couleurs du festival. L
’ambiance est
détendue, tout le monde est
so cool
. Au micro, le directeur des
ventes de Hewlett-Packard (HP), Philippe Rase, vant
e avec
insistance la « démarche collective » et le fait qu
e la plupart des
personnes investies dans ce festival sont bénévoles
. Lui a «
réfléchi
à ce festival au mois d’août pendant ses vacances
», bénévolement
comme une vingtaine d’autres personnes d’HP. La mul
tinationale,
qui veut créer «
un monde où tout est connecté et possède une
puissance de calcul – la technologie sera intégrée
partout – tout et
tout le monde sera connecté – nous pourrons tout co
mprendre
» (voir
3
Le Postillon
n°43), est d’ailleurs un des deux partenaires
«
platinium
» du festival, avec la Métropole.
S’impliquer de manière « bénévole » dans ce festiva
l promouvant
les débouchés de leur boîte est donc une marque de
grand
dévouement de la part de ces salariés d’HP. C’est b
eau l’engagement
citoyen. Et en plus ça n’empêche pas d’être lucide.
Laurence
Commandeur, une autre personne d’HP, vante :
« La capacité de changement, parce que ça va aller,
vous le savez, de
plus en plus vite. Et ceux qui n’auront pas la capa
cité de changer... »
Mais justement alors, ces changements ? Sont-ils dé
sirables ?
Vont-ils favoriser l’émancipation et la liberté des
humains ? Vastes
questions qui ne seront pas du tout abordées dans t
ous les speechs
d’inauguration. Ici on est là pour célébrer le numé
rique et le monde
virtuel en construction, pas pour le questionner.
La Casemate brûle,
et on regarde Twitter
Et forcément, ça me rappelle l’incendie de la Casem
ate. Parce que
ce lieu a brûlé. Enfin, pas totalement : dans la nu
it du 20 au 21
novembre 2017, le premier étage du CCSTI (Centre de
culture
scientifique technique et industriel – autre nom de
la Casemate) a
été incendié volontairement. Ouvert en 1979, c’est
le premier
centre culturel scientifique installé en province :
Grenoble se
positionnant dès cette époque à la pointe de l’acce
ptabilité des
nouvelles technologies. Il est installé depuis ses
débuts dans une
casemate (morceau d’une ancienne fortification) de
la rue Saint-
Laurent à Grenoble. Dans ce premier étage, il y ava
it notamment un
« Fablab », c’est-à-dire :
« Un lieu ouvert au public où sont mis à sa disposi
tion toutes sortes
d’outils, notamment des machines pilotées par ordin
ateur, pour la
conception et la réalisation d’objets ». Toutes les
machines ont brûlé,
tout comme les « œuvres de plasticiens ».
«
En fait, ils ont fait brûler la culture
», se lamente la chargée de
communication de la Casemate.
4
« Allumeeeeeeer le feu »
L’hommage à Johnny, ça fait un moment qu’il dure à
Grenoble et
dans sa cuvette. Avant celui de la Casemate, cinq a
utres incendies
dans l’agglomération ont été revendiqués sur le sit
e internet
Indymedia Grenoble depuis mars 2017 (il faut aller
sur ce site pour
lire les communiqués de revendication en entier).
22 mars 2017
: des voitures du CCAS (Centre communal d’action
sociale) sont incendiées. Le communiqué énonce :
« On avait envie d’aiguiser nos critiques et de pas
se contenter
d’évidences. Du coup quand on est tombés sur trois
véhicules du CCAS
(charognard de l’humanitaire) on y a foutu le feu.
Le CCAS cogère la
misère, donnant ainsi une caution morale à la démoc
ratie. La police
sociale nous paraît plus dangereuse encore que les
coups de
matraques de leurs collègues en uniforme. »
Brûler des voitures de travailleurs sociaux, le déb
ut de la
révolution ?
27 mars 2017
: sept voitures de la Métropole sont incendiées.
29 mai 2017
: une douzaine de véhicules d’Enedis (qui installe
notamment le compteur électrique Linky) sont pris p
our cible.
21 septembre 2017
: plusieurs dizaines de véhicules et un gros
local technique de la gendarmerie de Grenoble prenn
ent feu. Les
dégâts sont évalués à « plus de deux millions d’eur
os » selon France
3. Indymedia Grenoble doit retirer le communiqué de
revendication
suite à une demande de l’OCLCTIC (Office central de
lutte contre la
criminalité liée aux technologies de l’information
et de la
communication).
25 octobre 2017
: dans l’enceinte de la gendarmerie de Meylan,
cinq véhicules personnels de gendarmes sont enflamm
és et
commencent à mettre le feu aux bâtiments d’habitati
on au-dessus.
Depuis, il paraît que «
la douzaine d’enquêteurs mobilisés à plein
temps patinent
» (France 3 Alpes, 30/11/2017).
21 novembre 2017
: incendie de la Casemate, revendiqué le 24
novembre 2017 par le communiqué suivant, publié sur
Indymédia
Grenoble :
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Zoom 100%

Foxconn, en Chine, fabrique des plaisirs modernes : iPhone, Kindle et PlayStation. Le fondateur du groupe l’affirme : «Un dirigeant doit avoir le courage d’être un dictateur quand c’est pour le bien de tous.» Mais, en 2010, une vague de suicides signale au monde le désespoir à l’œuvre dans ces ateliers, comme à Shenzhen Longhua, où un ouvrier est payé 500 euros par mois pour soixante heures de travail par semaine. L’ouvrage, qui inaugure la collection «Cent mille signes», donne à lire trois textes : le portrait par une sociologue d’une ouvrière qui a survécu à sa tentative de suicide; le témoignage de Yang, un étudiant qui travaillait chez Foxconn; et les poèmes de Xu Lizhi, qui s’est tué en 2014, à 24 ans, pour ne pas éprouver le bonheur d’être soumis : «J’ai avalé une lune de fer qu’ils appellent une vis (…), avalé la vie couverte de rouille. Je ne peux plus avaler.» En hommage, son collègue Zhou Qizao lui écrira ces quelques mots : «Une autre vis s’est desserrée, un autre frère du travail migrant se jette du bâtiment.»

Christophe Goby, Le Monde diplomatique, 2016.

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Zoom 100%

8
ne trouble, rien ne semble possible. Pourtant, le colosse a des pieds d’argile. Il
repose toujours sur le dos de ses ilotes salari
és. La technologie n’est rien sans
eux et elle a ses faiblesses. C’est pourquoi nous r
éaffirmons avec force, m
ê
me
si cela semble relever
à l’heure actuelle du vain d
ésir, que seules des pouss
é
es
r
évolutionnaires peuvent stopper la course guerri
è
re
à
l’ab
îme. Bien s
ûr, aucun
slogan r
évolutionnaire ne d
éclenchera des vagues d’insoumission, de d
é
sertion
et de sabotage contre la machine de guerre. Pas plus d’ailleurs que n’importe
quelle forme de refus r
évolutionnaire de faible ampleur, m
ême si elle a de l’im
-
portance pour ceux qui ne veulent pas c
éder aux cris stridents des sir
ènes guer
-
ri
ères. Mais, que des r
évoltes tant soit peu larges et radicales contre la guerre
é
clatent,
à
l’int
érieur comme
à
l’ext
érieur des arm
ées, et le beau m
écanisme sera
enray
é
.
Andr
é
Dr
é
an
Mail
: nuee93@free.fr
Juin 1999
PS.
Signalons, pour finir, les coordonn
ées de l’une des sources de documentation des plus fiables
sur la guerre high-tech. L’International Action Center, association pacifiste d’origine am
é
ricaine,
aborde de mani
ère tr
ès d
é
taill
ée, quelle que soient les limites de ses leaders r
éformistes qui jouent
au lobbying, le probl
ème des armes sophistiqu
ée employ
ées depuis la guerre du Golfe, en particu
-
lier de celles
à
uranium appauvri.
Adresse postale
: International Action Center, 39, West 14th Street, #206,
New York, NY 10011, USA
Adresse mail : iacenter@iacenter.org
Adresse du site web :
http://www.iacenter.org
La guerre high-tech
Le nettoyage par le vide
«
Les cris de douleur et de peur s’
é
l
èvent dans l’air
au rythme de 1
100
pieds par seconde. Apr
ès avoir
circul
é pendant trois secondes, ils sont parfaitement
inaudibles.
»
Aldous Huxley
Le meilleur des mondes
I
l
y a pr
ès de dix ans d
é
j
à
,
la chute du mur de Berlin, symbole de la d
é
sa
-
gr
égation du pr
étendu bloc communiste, suscitait d’immenses espoirs de paix
au sein des populations habitu
é
es
à vivre depuis des d
écennies sous la menace
de l’holocauste nucl
éaire. Les hommes d’Etat se succ
é
d
è
rent
à la tribune du
conseil de s
é
curit
é de l’Onu pour affirmer que
«
le danger de guerre mondiale
disparaissait
». En r
é
alit
é, les Etats vainqueurs de la Guerre froide, en premier
lieu les Etats-Unis d’Am
érique, annon
çaient d
é
j
à la couleur du nouvel ordre
mondial qu’ils appelaient de leurs vœux
: celle du sang. Il n’a pas fallu deux
ans pour que les feux d’artifice qui avaient f
ê
t
é la fin du Mur se transforment
en fus
ées incendiaires dans le Golfe persique. Depuis, les conflits locaux et les
op
érations militaires globales n’ont pas cess
é. En fait, la guerre n’a jamais
é
t
é
que l’un des modes d’intervention des Etats, m
ême des plus polic
és d’entre eux,
pour r
égler au m
ême titre que la paix les antagonismes qui les opposent et, de
fa
çon g
é
n
érale, pour accro
ître l’exploitation et la domination qu’ils font peser
sur leurs administr
és. Il ne pouvait en
être autrement pour r
éorganiser le monde
issu de la Guerre froide.
Les justifications de la guerre sont toujours apparues aux chefs d’Etat
aussi n
é
cessaires
à la conduite des op
érations militaires que les armes elles-m
ê
-
mes. Pour donner leurs lettres de noblesse aux
épouvantables massacres qu’ils
dirigent, il leur faut bien d
éfinirquelquecauseg
é
n
érale qui transcende la r
é
alit
é
sordide de la guerre, qui permette aux citoyens de s’y identifier, et de s
é
lection
-
ner des cibles qu’ils puissent consid
érer comme leurs adversaires. En Occident,
la guerre est actuellement justifi
ée par l’humanitaire, la cause de l’humanit
é, as
-
simil
é
e
à celle de la civilisation occidentale
à laquelle la barbarie de chefs d’Etat
«
criminels
» ferait obstacle. Les interventions de l’Otan auraient donc pour ob
-
jectif de porter secours aux populations qui subissent leurs exactions : tueries,
tortures, viols, famines et d
éportations. A la noblesse des buts des Etats occiden
-
taux correspondrait celle des moyens mis en œuvre. La guerre high-tech aurait
des vertus que ne poss
éderaient pas les guerres traditionnelles. La technologie
1
2
2
de pointe permettrait ainsi de cr
éer des armes de pr
écision qui limiteraient les
pertes civiles
à rien, ce qui fut affirm
é sans rire par l’Otan lors de la guerre du
Golfe, ou, au pire,
à
quelques
«
dommages collat
é
raux
», ce qu’elle est oblig
é
e
de reconna
ître vu la proximit
é du th
éâtre d’op
érations dans les Balkans. Les
«
dommages collat
é
raux
» sont la transcription du terme
«
bavures
» dans le jar
-
gon technopolicier des statisticiens de la terreur d’Etat. De telles assimilations
abusives leur permettent de cacher les objectifs r
éels des fameuses guerres hu
-
manitaires.
La doctrine des Trois Cercles du Pentagone,
partag
ée par tous les
é
tats-
majors, a au moins l’avantage de pr
ésenter la chose de fa
çon brutale
: d
ès les pre
-
mi
ères hostilit
és, il est n
écessaire de d
ésorienter et de terroriser les populations
des pays adverses, d’an
éantir les secteurs d
écisifs de leur
économie, avant m
ê
me
de d
ésorganiser leur appareil d’Etat. Les tueurs galonn
és ne s’en cachent pas. Au
lendemain de la guerre du Golfe, le g
é
n
éral en chef de l’Alliance, Schwarzkopf,
exultait
:
«
Jamais aucun pays, m
ême lors de la Seconde Guerre mondiale, n’a
é
t
é
bombard
é comme l’Irak.
» L’un des successeurs de Schwarzkopf, Nauman,
affirme avec cynisme,
à propos de la guerre dans les Balkans
:
«
A la fin des
op
érations a
ériennes, la Yougoslavie sera revenue l
à
o
ù
elle
était il y a cinquante
ans.
»
C’est-
à-dire, pour le moins,
à
l’
état de champ de ruines, dans lequel elle
était au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Mais avec quelques nu
ées ra
-
dioactives en plus.
En effet, en moins de vingt ans, l’industrie de la boucherie humaine a fait
de grands progr
è
s
: aujourd’hui, la population est mutil
ée et massacr
ée en masse,
sur place, sans qu’elle ait besoin d’endosser l’uniforme et de prendre le fusil, et,
d
ès les premi
ères op
érations militaires, le champ de bataille englobe des pays
entiers. La guerre vise plus que jamais
à affamer,
à écraser,
à soumettre les
ê
tres
humains,
à leur faire passer le go
ût de la r
évolte et, en particulier,
à parquer et
à
faire crever,
à bref d
élai et
à petit feu, ceux dont le capitalisme mondial n’a nul
besoin aujourd’hui. Elle reste l’un des moyens privil
é
gi
és qu’il utilise pour se
d
ébarrasser de la surpopulation qui l’encombre. En Occident, tout est mis en
œuvre pour r
éaliser le noble but humanitaire, du plus traditionnel, le blocus, au
plus sophistiqu
é, l’arsenal issu de la technologie de pointe, mis au point au cours
des deux derni
è
res d
é
cennies par les docteurs Folamour du capital.
Depuis dix ans, le d
é
cha
înement de la puissance guerri
ère occidentale
a d
é
j
à
g
é
n
é
r
é des d
ésastres immenses, pour certains irr
éversibles pendant de
tr
ès longues p
ériodes historiques. Car les complexes industriels modernes qui
sont les cibles privil
é
gi
és de l’Otan constituent des Bhopal et des Tchernobyl en
puissance. Leur complexit
é n’a d’
égal que leur fragilit
é. Leur pilonnage acharn
é
7
comme le pr
é
tendent les m
é
dias
à
la solde des
é
tats-majors occidentaux.
En Occident, la guerre en cours aggrave la soumission des citoyens au
capital, m
ême si,
à l’heure actuelle, elle ne prend pas la forme de fureur guer
-
ri
ère. Le pouvoir d’Etat leur rab
âche qu’il n’aura plus besoin de faire appel
à
eux et qu’ils ne p
âtiront m
ême plus des retomb
ées de la guerre, pas plus que les
soldats qui combattent en leur nom. Pourtant, les manifestations et les dol
é
ances
d’anciens et d’anciennes GI montrent qu’il n’en est rien. Les engag
és volontaires
du ghetto payent cher leurs illusions de promotion par l’arm
ée. Aujourd’hui clo
-
chardis
és en masse, ils cr
è
vent
à petit feu, irradi
és et intoxiqu
é
s
: ils repr
é
sentent
pr
ès de 15 % des sans-logis aux Etats-Unis. Vu l’
énorme disproportion des for
-
ces militaires en pr
ésence, les troupiers de l’Otan sont bien plus mutil
és et tu
é
s
par leurs propres armes que par celles de l’adversaire d
é
signé à leur vindicte.
Les horreurs qu’ils infligent aux populations
é
trang
ères se retournent d
é
j
à
con
-
tre eux et leurs proches.
«
L’option z
éro cadavres dans nos propres troupes
»
,
qui est l’une des justificationsofficiellesdelaboucherietechnologiquerel
ève de
la propagande de guerre mensong
ère. En r
é
alit
é, l’automutilation a atteint des
degr
é
s inconnus jusqu’alors dans l’histoire du capitalisme.
Mais nos concitoyens pr
é
f
èrent ne pas croire
à l’effet boomeran de la
guerre. Les abris sont pour les autres. Eux sont
à l’abri. De l
à leur indiff
é
rence
envers les malheurs d’autrui, leurs larmes sans cons
équence pour les charniers
du Kosovo que leur pr
ésentent les m
édias, leur incr
é
dulit
é envers les plaintes
des v
é
t
érans du Golfe et d’ailleurs, et leur fascination morbide pour les proues
-
ses fort peu h
é
ro
ïques que m
ènent en leur nom les cybersaigneurs de la guerre
a
érienne. Leur passivit
é suffit bien aujourd’hui
à l’Etat pour mener ses affaires.
Mais demain
? M
ême ceux que la guerre r
évulse sont presque tous d
é
sorien
-
t
és et font le gros dos. D’autant plus que beaucoup d’appels r
é
volutionnaires,
qui r
ésumaient autrefois l’hostilité à
l’appareil militariste de l’Etat, bas
é sur la
conscription de masse, sont en partie d
é
pass
és par l’
évolution de la structure de
classe de la soci
é
t
é capitaliste et des institutions qui sont n
é
cessaire
à sa conser
-
vation. Ainsi l’appel aux prol
étaires en uniforme
à retourner leurs fusils contre la
hi
érarchie galonn
ée a perdu beaucoup de son sens. Non pas que des mutineries
militaires soient devenues impossibles. Mais la professionnalisation de l’arm
é
e
et les armes high-tech utilis
ées aujourd’hui par n’importe quelle puissance mi
-
litaire, m
ême d’envergure r
égionale, sont adapt
ées au terrorisme d’Etat. Elles
rendent vaine toute tentative de r
éapproppriation g
é
n
érale de l’arsenal du capi
-
tal par ceux qu’il
é
crase, qu’ils soient en civil ou en uniforme.
Face
à la force militaire,
qui para
ît sans limites
et hors de port
ée de
toute intervention humaine, et
à l’ambiance de soumission, que pas grand-chose
6
6
tions g
é
n
étiques. Pour les Etats, les
êtres humains ne sont jamais que du b
é
tail
à
d
émembrer, m
ê
me lorsqu’ils combattent sous leurs couleurs.
Les deux guerres mondiales appel
èrent sous les drapeaux
des millions
d’hommes, arrach
és du jour au lendemain
à leur routine et envoy
és au massacre.
Leur vie, et celle de leurs proches, en fut boulevers
ée. Sous l’impression p
é
nible
du cataclysme d’ao
ût 1914, Rosa Luxembourg pouvait
é
crire
:
«
Des millions
de prol
étaires de tous les pays tombent au champ de honte, du fratricide et de
l’automutilation, avec aux l
èvres leurs chants d’esclaves.
» Mais elle soulignait
aussi que, d
é
gris
és par l’horreur de la guerre, les esclaves pouvaient se retourner
contre leurs ma
îtres. De fait, la Premi
ère Guerre mondiale engendra des frater
-
nisations dans les tranch
ées et des mutineries dans la plupart des arm
ées bellig
é
-
rantes. En Europe et en Russie, des r
é
volutions
é
clat
èrent, mena
çant l’existence
m
ême du syst
ème capitaliste. M
ême les grandes guerres coloniales, comme celle
du Vi
êt-nam, firent encore appel
à la conscription de masse. Il en co
ûta la vic
-
toire au Pentagone, lorsque les GI commenc
è
rent
à
d
é
sob
éir et
à
d
éserter et
m
ê
me, parfois,
à
tuer leurs propres officiers.
L’
é
ventualit
é de la perte de contr
ôle sur les troupes reste toujours la
hantise de la hi
érarchie militaire. Elle pr
é
f
ère commander des pr
étoriens sans
état d’
âme que des appel
és parfois insoumis. Dans les pays les plus d
é
velopp
é
s,
l’arm
ée conna
ît le m
ême genre d’
évolution que toutes les autres institutions du
capital
: elle est restructur
é
e
à travers la mise en œuvre d’instruments techno
-
logiques plus sophistiqu
és qui n
écessitent moins de main-d’œuvre qu’autrefois
mais plus qualifi
ée et plus disciplin
ée. D’o
ù l’image du cybermercenaire bard
é
de proth
èses, qui symbolise la guerre
«
post-h
é
ro
ï
que
», selon la formule ineffa
-
ble des experts en communication de l’Otan, propag
é
e par les m
é
dias.
Mais entre la repr
ésentation et la r
é
alit
é, il y a encore beaucoup de dif
-
f
érence. M
ême les arm
ées de la guerre des
étoiles ne sont pas compos
ées que
d’officiers technocrates. Au bas de l’
échelle, il y a toujours les soutiers qui ont
parfois sign
é pour des motifs assez peu guerriers. L’arm
ée am
éricaine, donn
é
e
en mod
èle du professionnalisme, offre ainsi aux engag
és pour trois ans, sortis
des quartiers mis
érables noirs et latinos, la possibilit
é de suivre des
études gratis
apr
ès leur d
émobilisation. Nombre s’y sont laiss
és prendre vers la findesann
é
es
80. Ils n’imaginaient m
ême pas qu’ils auraient
à combattre. Lorsque l’interven
-
tion en Irak leur est apparue in
évitable, des GI ont d
é
sert
é, en particulier en
Allemagne, d’autres ont refus
é de partir et ils ont
é
t
é
envoy
és menottes aux
mains dans le Golfe pour y servir parfois de chair
à
exp
érimentation. A moindre
échelle, des r
ésistances du m
ême genre ont eu lieu ailleurs dans d’autres ba
-
taillons de fantassins de l’Otan, pas seulement dans l’arm
ée irakienne, ou serbe,
3
a des cons
équences catastrophiques. De l’Irak aux Balkans, du Golfe persique
au Danube, leur destruction, y compris celle des plus dangereux d’entre d’eux,
comme le r
éacteur nucl
éaire d’essai proche de Bagdad, bombard
é en 1991, a li
-
b
é
r
é dans le sol, dans le sous-sol, dans les fleuvesetdanslesmersdesmassesde
produits chimiques et radioactifs toxiques, mutag
ènes et canc
é
rig
ènes, pour tou
-
tes les formes de vie plan
étaire, humaine et non humaine. Par suite, des r
é
gions
enti
ères autrefois tr
ès fertiles, comme la r
égion agricole situ
ée entre le Tigre et
l’Euphrate sont devenues des champs de mines st
ériles, o
ù l’eau et l’air sont em
-
poisonn
és, o
ù les plantes, les animaux et les humains sont contamin
és, cr
è
vent
d’
é
pid
émies et sont l’objet de mutations catastrophiques qui sont transmises de
g
é
n
ération en g
é
n
ération. Tel est le sinistre bilan des guerres humanitaires en
cours.
Le ralentissement momentan
é de la croissance des budgets officiels af
-
fect
és aux arm
é
es,
à l’aube des ann
é
es
90, n’a
é
t
é que le pr
é
lude
à la nouvelle
acc
é
l
ération dans la course aux armements. Derri
ère les phrases pompeuses sur
le d
ésarmement, tous les Etats proc
é
daient
à leur surarmement. Le march
é
mon
-
dial des instruments de mort n’a jamais
é
t
é aussi florissant et le secteur militaire
aussi omnipr
ésent. Il est d’ailleurs impossible de le distinguer, sauf de fa
ç
on
artificielle,dusecteurcivil,surtoutdansledomained
écisif des recherches et des
r
éalisations technologiques. Pour les Etats les plus puissants, au premier chef
les Etats-Unis, il fallait mettre progressivement
à la retraite les armes les plus
obsol
ètes h
é
rit
ées de l’
époque de la guerre froide, recycler et moderniser celles
qui pouvaient l’
être et, surtout, perfectionner et tester
à
l’
échelle r
éelle, celles,
plus sophistiqu
é
es, qui
é
taient concoct
é
es dans les laboratoires.
La guerre du Golfe a inaugur
é, dans la plus grande discr
étion, l’utilisation
massive d’armes radioactives. L’Onu refuse de reconna
ître qu’elles sont par
-
tie int
égrante de la panoplie nucl
éaire. Elle r
éserve l’usage du terme honni aux
bombes,
à uranium enrichi ou
à plutonium. Toutes les autres armes radioactives
sont consid
é
r
ées, par les trait
és, comme armes conventionnelles. L’Onu pourrait
aussi bien pr
étendre que les mitrailleuses ne sont plus des armes
à feu d
ès qu’el
-
les sont dot
ées de silencieux. La banalisation de l’utilisation militaire de l’atome
est facilit
ée par le fait que, dans l’imaginaire populaire issu de la Guerre froide,
les projectiles atomiques sont assimil
és aux bombes du m
ême nom. L’immense
avantage des nouvelles g
é
n
érations d’armes est qu’elles n’apparaissent pas sous
la forme bien connue de l’inqui
étant champignon v
é
n
éneux. Rien n’est plus dis
-
cret que les radiations qu’elles
é
mettent.
Depuis l’
époque des mastodontes de la Guerre froide,
la technoscience a
r
é
alis
é de gros progr
ès. Elle est d
ésormais capable de recycler, de fa
çon tr
ès ren
-
4
4
table, les sous-produits du fonctionnement des centrales nucl
éaires et des usines
qui fabriquent des bombes nucl
éaires, jadis consid
é
r
és comme des ordures
à
entasser,
à enfouir et
à oublier au plus vite. Pendant que les lobbies r
é
formistes
amusaient la galerie, avec leurs propositions de solutions civiles pour neutraliser
les d
échets radioactifs, les Etats nucl
éaristes avaient d
é
j
à
tranch
é
: la solution
militaire
était la plus adapt
ée aux nouvelles donnes de la guerre. Les armes
à
uranium appauvri, syst
ématiquement employ
ées au cours de la derni
ère d
é
cen
-
nie, du Golfe aux Balkans, sans compter la Somalie et Ha
ïti, sont ainsi l’un des
principaux produits du recyclage des poubelles nucl
é
aires.
Les militaires occidentaux, et russes, ont
é
t
é
fascin
és par la duret
é de l’ura
-
nium appauvri. Utilis
é dans le blindage des v
éhicules militaires, il les prot
ège des
armes antichars habituelles. Employ
é dans les projectiles
à forte p
é
n
étration, de
la balle de mitrailleuse au c
ône de choc du missile, il traverse sans probl
ème les
cuirasses des blind
és, les murs des casemates et des abris, militaires comme ci
-
vils. Le terme
«
appauvri
»
pr
ê
te
à
confusion
: il laisse entendre que l’uranium en
question n’
émettrait presque pas de radiations. Il n’en est rien. L’alliage contient
peu d’uranium
«
enrichi
», susceptible de g
é
n
érer des r
éactions en cha
îne quasi
instantan
ées. C’est tout. Mais,
à
l’
état inerte, il est d
é
j
à dangereusement radioac
-
tif. Pour nier les d
é
g
âts qu’il occasionne, les nucl
éaristes ressortent le mythe
é
cul
é de la non-dangerosit
é des faibles doses de radiation
émises par les centra
-
les, alors m
ême que les maladies li
ées au nucl
éaire augmentent dans les r
é
gions
o
ù elles sont implant
ées. De plus, l’uranium appauvri br
û
le
à l’impact avec des
temp
ératures tr
è
s
é
lev
ées et d
égage d’
énormes quantit
és de dioxyde d’uranium
tr
ès radioactif sous la forme d’a
érosols, qui se dispersent sur des centaines de
kilom
ètres carr
és, puis qui p
é
n
ètrent dans le sol et le sous-sol jusqu’aux nappes
phr
éatiques. Elles peuvent
être aussi inhal
ées et ing
é
r
ées. Pendant la guerre du
Golfe, pas moins de 500
tonnes d’uranium appauvri ont
é
t
é
dispers
ées en Irak
et au Kowe
ït par les troupes de l’Alliance, y compris celles de la France. Soit,
en termes de radioactivit
é, quatre
à cinq bombes du type Hiroshima. Dans les
ann
ées qui ont suivi, le taux des leuc
émies, des d
éficiences immunitaires, des
cas de st
é
rilit
é chez les hommes et les femmes, des malformations cong
é
nitales
des nouveau-n
és, etc., bref le taux des maladies d’origine nucl
éaire a grimpé à
grande vitesse en Irak, d’autant plus vite que la population
était d
é
j
à
ext
é
nu
é
e
par la malnutrition et les
é
pid
émies. Les m
êmes sympt
ômes sont apparus chez
les soldats onusiens qui avaient transport
é et mani
é de telles armes et chez les
membres de leurs familles. Aujourd’hui, apr
ès les Irakiens, les Somaliens, les
Bosniaques, ce sont les Serbes, les Kosovars et, de fa
çon g
é
n
érale, tous les habi
-
tants des Balkans, de l’Europe centrale et m
éridionale qui subissent les retom
-
b
ées de la guerre technologique. Pas plus que le nuage de Tchernobyl, elle ne
5
conna
ît de fronti
ères. Les r
êves les plus fous du docteur Folamour sont en passe
d’
ê
tre r
é
alis
é
s par ses successeurs, les champions de la guerre humanitaire.
Au lendemain de la guerre du Golfe,
lorsque Schwarzkopf souligna
«
qu’el
-
le avait des effets b
é
n
éfiquessurl’industrie,entreautressurl’industriepharma
-
ceutique
», il souleva des temp
êtes d’indignation morale. Au fond, il ne faisait
que r
é
v
éler au grand jour l’une des fonctions essentielles des boucheries initi
é
es
par les Etats capitalistes. La guerre r
ésume, en quelque sorte, les avanc
ées r
é
a
-
lis
ées par le capital mais, en retour, elles les acc
é
l
ère. Elle est le ban d’essai du
progr
ès. L’industrie de la tuerie, sous l’
égide de l’Etat centralis
é, est le labora
-
toire grandeur nature du d
éveloppement de l’industrie en g
é
n
éral. A l’aube de
l’industrialisation, l’introduction du travail salari
é et des machines dans l’arm
é
e
permanente fut pour beaucoup dans leur g
é
n
é
ralisation
à
l’
échelle de toute la
soci
é
t
é bourgeoise. Depuis plus de deux si
ècles, bien des formes d’organisation
et des modes d’activit
é propres au capitalisme ont
é
t
é
anticip
és et test
és dans
l’appareil militaire de l’Etat. En t
é
moigne
à
l’
évidence l’aventure du nucl
é
aire,
rejeton de la Seconde Guerre mondiale, comme source d’
énergie fondamentale
et mod
è
le de gestion centralis
é
e, militaris
é
e et bureaucratis
é
e de la soci
é
t
é
.
La guerre high-tech marque l’acc
é
l
ération du processus. Les laboratoires
sponsoris
és par les trusts et par les Etats, qui fabriquent les marchandises les
plus diverses, des armes aux m
édicaments, souvent les deux
à la fois, y voient
l’occasion r
ê
v
ée pour tester in vivo, hors des enceintes de leurs technopoles, leurs
brillantes inventions et pour analyser quelles en sont les retomb
ées militaires et
civiles. Aujourd’hui, les docteurs Mengele sont l
égion, ils sont les h
érauts de la
d
émocratie et leurs champs d’exp
érience inclut de tr
ès vastes territoires. L’Otan
envoie sur les champs de bataille encore fumants, par le biais des institutions
humanitaires de l’Onu, des missions charitables charg
ées d’
étudier sur le tas les
effets de toutes les merveilles avec lesquelles elle a martyris
é des populations
enti
è
res, en Irak et ailleurs. La main qui assassine est aussi celle qui soigne.
Rien d’
étonnant aussi que des soldats de l’Otan jouent
à l’occasion le r
ô
le
peu enviable de souris de laboratoire. De retour du Golfe et de Somalie, nom
-
bre de GI ont d
é
pos
é des plaintes aupr
ès de l’administration am
éricaine et ont
manifest
é sous les murs du Capitole. Ils accusaient l’arm
ée am
éricaine de leur
avoir inocul
é des substances qui les rendaient malades et qui avaient des effets
d
évastateurs sur leurs compagnes et sur leurs prog
énitures. Sous pr
étexte de
les prot
éger des gaz de combat de l’arm
ée irakienne, qu’elle s’est d’ailleurs bien
gard
ée d’employer contre les troupes de l’Alliance, leur propre service sanitaire
les avait soumis
à des tests, en particulier
à des vaccinations, et parfois forc
é
s,
sous la menace de la cour martiale,
à prendre des drogues issues de manipula
-
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D'un peu de lucidité
sur
les ravages du
techno-libéralisme
Avant-propos
Le rapport qui suit s'intéresse aux causes mais surtout aux effets de l'automati
-
sation algorithmique et statistique de l'économie mondialisée, posant notamment le
problème de maintenir coûte que coûte le dogme du progrès technologique comme
horizon indiscutable de nos sociétés. Trois ans dans le monde des
data sciences
, en
tant que consultant data scientist au sein du cabinet Sia Partners, m'ont fait découvrir
l'intérêt porté au secteur par les grands groupes de l'énergie, de la banque et de l'as
-
surance, mais aussi par l'administration publique et l'écosystème start-up.
A travers cette analyse, rédigée après ma démission en mars 2020, j'ai essayé
d'exposer ma compréhension de ce qui est actuellement en jeu dans l'économie du
numérique. J'y présente un témoignage personnel enrichi de réflexions théoriques
documentées, afin de démystifier les fantasmes à la source du solutionnisme techno
-
logique et de caractériser les effets des récentes innovations sur nos sociétés et,
plus largement, sur le vivant. Cette prise de recul à l'aune d'un examen idéologique
tente d'exposer les dysfonctionnements d'un système ayant placé le progrès techno
-
logique au cœur de sa doctrine et de son rapport au temps. La fin du rapport inter
-
roge en particulier notre conception du temps comme point de bascule paradigma
-
tique.
Il ne s'agit évidemment pas d'une croisade à l'encontre de mon ancien em
-
ployeur, qui ne revêt à mon sens aucune importance systémique, même si telle peut
être l'ambition de ses dirigeants. Les mêmes considérations symptomatiques au
-
raient pu être faites au sein de la concurrence. Il s'agit ici d'informer concrètement
celles et ceux qui n'auraient pas toutes les cartes en mains, et d’interpeller la
conscience des autres. Les éléments présentés sont, autant que possible, factuelle
-
ment argumentés. Les assertions et observations critiques sont le fruit d'une réflexion
personnelle documentée, et de ce fait, comme tout écrit, empruntes d'une certaine
forme de subjectivité. Néanmoins, l'objectif est conservé d'y établir un discours plus
rationnel que les croyances maintenues à bout de bras par une culture dominante en
péril.
Table des matières
Introduction
1
Les Data Sciences, un élan spectaculaire à contretemps
1.1
Le job le plus sexy du XXI
ème
siècle
1.1.1
Le prix d'une puissance de calcul exponentielle
1.1.2
L'essor du stockage numérique et des flux d'informations
1.1.3
Un nouveau jargon pour une nouvelle économie
1.2
Qui est le data scientist ?
1.2.1
Un quotidien ordinaire
1.2.2
Omniprésence de l'automatisation
1.2.3
Les outils de travail
1.3
L'éducation supérieure comme voie d'insertion
1.4
Une robotisation omniprésente déconnectée des enjeux actuels
2
En finir avec le dogme du progrès technologique
2.1
Une quatrième révolution industrielle, pour quoi faire ?
2.1.1
Retours sur les précédentes révolutions industrielles
2.1.2
Les promesses du 4.0
2.1.3
Les joutes factices de la start-up nation
2.1.4
L’hypocrisie de l'éthique et du data for good
2.2
Conséquences et résultats des progrès engagés
2.2.1
Sur la qualité de vie
2.2.2
Sur l'environnement
2.2.3
Sur la démocratie, les libertés et l'autodétermination
3
Redéfinir notre rapport au temps et à l'espace
3.1
Automatisation mondialisée et croissance économique
3.2
Le temps économique au détriment des subjectivités
3.3
Prendre le temps de s'entraider
Conclusions
Introduction
Le coronavirus nous a soudainement exposé bon nombre des erreurs que nous
avons commises dans la construction de nos sociétés modernes, mais il nous donne
également l’occasion de réfléchir : quelle direction voulons-nous prendre à partir de
maintenant ? Cette question est particulièrement cruciale dans le secteur de l’infor
-
matique devenu omniprésent dans nos vies au point où nous n’en voyons plus les
conséquences.
Alors qu'on a démontré avec la plus grande rigueur scientifique et toute l'inter
-
disciplinarité requise que nos sociétés industrielles capitalistes et productivistes et,
par elles, le progrès technologique qu'elles sous-tendent, ont bouleversé de façon ir
-
réversible nos écosystèmes [1], que le changement climatique est déjà bien entamé
[2], que nous avons provoqué une sixième extinction de masse [3], et que simultané
-
ment nous avons accru les inégalités jusqu'à l'absurde [4], provoqué des guerres à
répétition et commencé à épuiser les ressources de notre planète [5], il semble que
la technologie et le progrès technique
1
fascinent toujours autant, une majorité de dé
-
cideurs restant convaincus – ou s'il ne sont pas, doivent-ils être l'incarnation même
du cynisme – que celui-ci viendrait, paradoxalement, nous secourir à l'encontre de
notre auto-destruction.
https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2020-09/20200910_Rapport_Living-Planet-Report-2020_ENGLISH_WWF-min.pdf
1
Ici et dans la suite, on comprendra
la
technique comme l'ensemble des applications de la science, de ses réflexions théo
-
riques et de l'utilisation des ressources naturelles pour l'exercice d'activités productrices. La technologie sera dès lors com
-
prise comme la manifestation matérielle de la technique, (instruments, outils, méthodes, procédés, etc.). Ainsi, les progrès
technique et technologique, qui vont certainement de paire, désigneront deux notions voisines. Par le premier, on entendra
l'évolution des savoirs et de leurs applications au sein d'une société donnée, quand l'autre incarnera plus précisément le dé
-
veloppement de nouveaux outils et moyens concrets d'appliquer la technique. Afin d'illustrer la nuance, prenons l'exemple
des réseaux de neurones artificiels. La théorie, élaborée dès les années 1970, n'aura pas donné lieu à des applications
concrètes avant plusieurs décennies. Seule les technologies de l'information des années 2000 auront permis à la technique
de se matérialiser.
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In the nineteenth century, English textile workers responded to the introduction of new technologies on the factory floor by smashing them to bits. For years the Luddites roamed the English countryside, practicing drills and manoeuvres that they would later deploy on unsuspecting machines. The movement has been derided by scholars as a backwards-looking and ultimately ineffectual effort to stem the march of history; for Gavin Mueller, the movement gets at the heart of the antagonistic relationship between all workers, including us today, and the so-called progressive gains secured by new technologies. The luddites weren’t primitive and they are still a force, however unconsciously, in the workplaces of the twenty-first century world.

Breaking Things at Work is an innovative rethinking of labour and machines, leaping from textile mills to algorithms, from existentially threatened knife cutters of rural Germany to surveillance-evading truckers driving across the continental United States. Mueller argues that the future stability and empowerment of working-class movements will depend on subverting these technologies and preventing their spread wherever possible. The task is intimidating, but the seeds of this resistance are already present in the neo-Luddite efforts of hackers, pirates, and dark web users who are challenging surveillance and control, often through older systems of communication technology. (Verso Books)

Fully decelerated carbon neutral luddism. A Roundtable pt. 1

”When we consider Google employees not working on particular projects for the military or hackers refitting devices to serve alternative purposes, we are in the realm of people being selective and discerning about how technology is put to use and mindful of whose interests it serves.

What is left curiously ambiguous is what precisely is meant by the term ‘technology’. Computers, smart phones and Amazon wristbands that track workers are all technology, but so too are books, tools and William Morris’ arsenic-laden wallpaper. Sometimes the term “capitalist technology” is used when the author is referring to the development of the means of production, while at other points, it refers to a regime of workplace discipline, particular types of equipment within factories or computers and software. The real target of most of the book is not technical devices but systems of labour management.”


Nos voitures dorment en bas
Comme des bébés
Et la Soul Music traîne
Sur la bande F.M.
Il n’reste que du brouillard sur les chaînes de télé
Y a quelque chose entre nous
Quelque chose qu’on aime
Mais si tu veux me dire
Ce que tes yeux veulent me dire
Je t’en prie, n’attends pas la fin de la nuit

Débranche
Débranche
Coupe la lumière et coupe le son
Débranche
Débranche tout
Débranche, débranche, débranche tout
Revenons à nous
Débranche tout

Le monde tient à un fil
Moi je tiens à mon rêve
Rester maître du temps
Et des ordinateurs
Retrouvons-nous d’un coup au temps d’Adam et Ève
Coupe les machines à rêves
Écoute parler mon cœur
Si tu veux m’entendre dire
Ce que mes yeux veulent te dire
Je t’en prie, n’attends pas la fin de la nuit

Débranche
Débranche
Coupe la lumière et coupe le son
Débranche
Débranche tout
Débranche, débranche, débranche tout
Revenons à nous
Débranche tout
Débranche
Débranche
Débranche tout
Débranche-toi
Débranche tout
Débranche
Débranche
Débranche tout
Débranche tout

Paroles de Michel Berger pour France Gall, 1984