Avec Taylor Swift, il n’est plus question que de chiffres. Le 18 avril 2024, son onzième opus, The Tortured Poets Department est devenu l’album le plus sauvegardé en amont de sa sortie sur la plateforme Spotify, laissant présager la dimension dantesque des chiffres d’écoutes. Selon les rumeurs, alors que son album Midnights s’était écoulé à plus d’1,5 millions d’exemplaires lors de sa première semaine de mise en vente, son dernier né pourrait atteindre les 2 millions. Des chiffres stratosphériques, que plus personne dans l'industrie musicale n’atteint. La campagne marketing était certes bien ficelée, avec ses indices dévoilés au compte-goutte, soutenue par la notoriété de Taylor Swift elle-même, que l'on pourrait désormais comparer à celles de Michael Jackson ou des Beatles à l’acmé de leurs carrières respectives.
Euphémisme donc, que d’affirmer que The Tortured Poets Department était l’album le plus attendu de 2024. Pressenti comme un disque de rupture, il se dévoile en réalité plus complexe et intime, comme le reflet des doutes de la chanteuse et compositrice, à la lumière de son succès et de ses conséquences sur sa vie. Double album (la seconde partie a été dévoilée dans la surprise générale deux heures après la sortie de la première) The Tortured Poets Department mêle les éléments si caractéristiques de l'opus Midnights (2022), avec la folk plus douce et minimaliste de folklore (2020), huitième album de l'artiste américaine. Mais ce sont bel et bien les mots qui peuplent ce nouveau projet qui en font une œuvre à la fois vernaculaire et épique, sondant presque autant le tragique que le sublime, en passant par la comédie. Jusqu'à faire de Taylor Swift une vraie poétesse ?
En remportant le prix du meilleur album de l’année, Taylor Swift vient de surpasser Frank Sinatra et Stevie Wonder aux Grammy Awards 2024. Et elle en a profité pour annoncer son nouvel album.
The Tortured Poets Department se fait l'autopsie d'un amour sclérosé
En 2023, Anatomie d'une chute, le film de Justine Triet, se proposait de disséquer les restes d'un couple en crise, détruit par ses rêves brisés et ses aspirations abandonnées. En 2024, Taylor Swift se prête elle aussi au jeu du médecin légiste, afin d'examiner le corps pourri d'un amour déchu, entamé par sa propre notoriété en croissance exponentielle depuis plus de deux ans, et qui culmine aujourd'hui à des sommets presque ingérables. Prenez ce dernier élément, associez-le à une rupture amoureuse apathique, et vous pourriez peut-être comprendre comment la popstar s'est trouvée sur les rivages de la folie. C'est en tout cas ainsi qu'elle l'écrit dans certaines chansons de The Tortured Poets Department, présenté avant même sa sortie comme un album de rupture, magnifié par une identité visuelle baignée de beiges et de gris – à l'image de l'état de profonde lassitude causée par un deuil amoureux. Et si ce sont bien ses fans qui ont d'abord identifié ce camaïeu de “greige” (qu'elle évoque dans la chanson “The Prophecy”) comme la représentation des différentes étapes du deuil, Taylor Swift, en reine indétrônable de l'ultra-capitalisme moderne, ne s'est pas empêchée d'épouser les théories en associant chaque version de son album à une étape du deuil, du déni à la colère en passant par la dépression et l'acceptation. Un large éventail qui lui permet notamment d'aborder des thèmes aussi tragiques, et divers, que les drogues, les mariages ratés, l'adultère ou même la santé mentale.
“Tu as juré que tu m'aimais mais où étaient les indices ? / Je suis morte sur l'autel en attendant les preuves / Tu nous as sacrifiés aux dieux de tes jours les plus bleus” peut-on entendre sur le morceau “So Long, London” – sans doute l'un des plus déchirants de The Tortured Poets Department, par lequel Taylor Swift se permet de revisiter une relation maudite par le manque d'attention et l'abandon. Un thème qui n'est pourtant pas neuf dans sa discographie : “Tu sais qu'il y a de nombreuses façons différentes pour tuer celui que tu aimes / La plus lente étant de ne jamais l'aimer assez” chantait-elle déjà sur “High Infidelity” en 2022, qui résonnait déjà avec “tolerate it”, sorti deux ans plus tôt : “J'attends près de la porte comme si j'étais juste un enfant / J'utilise mes plus belles couleurs pour peindre ton portrait / Je mets la table avec notre vaisselle sophistiquée / Et je te regarde me tolérer”. Comme si, plus qu'une simple rupture, c'était en réalité l'effet du temps sur les sentiments qui intéressait Taylor Swift, et l'érosion des émois du début, à l'épreuve des années.
Sacrée “Personnalité de l'année” par le magazine Time, Taylor Swift a marqué 2023, notamment avec les nouveaux enregistrements des albums 1989 et Speak Now. Mais pourquoi ressortir les mêmes albums ?
Jack Antonoff et Aaron Dessner, orfèvres d'une pop délicate (mais toujours scintillante)
Avouons-le : nous aussi, nous aimerions être davantage surpris par les compositions de Jack Antonoff, aussi obsédé par la synthpop soit-il. Sur la première partie de The Tortured Poets Department, de nombreux morceaux se font écho, et semblent poursuivre le chemin emprunté par Midnights, avant-dernier album de Taylor Swift. Un chemin pavé par l'affection que le producteur Jack Antonoff, fidèle à la chanteuse depuis maintenant dix ans, voue à ses synthétiseurs, qui prêtent à son identité sonore une teinte eighties reconnaissable entre mille. Parmi ces chansons : l'éponyme “The Tortured Poets Department”, l'oubliable “My Boy Only Breaks His Favorite Toys” ou encore “I Can Do It With A Broken Heart”, unique morceau uptempo du double album, dans lequel l'artiste affirme sa capacité à divertir les foules au cœur de ses épisodes les plus dépressifs : “Lumières caméra : souris connasse / Même quand tu veux mourir / Il m'a dit qu'il m'aimerait toute la vie / Mais cette vie-là était bien trop courte”.
Le son Taylor Swift a pris un tournant inattendu en 2020, alors que sa route croise celle d'Aaron Dessner, du groupe de folk américain The National. Une collaboration régulière, doublée d'une amitié sincère, est née de cette rencontre. Ainsi, Aaron Dessner figure comme l'un des principaux compositeurs et producteurs de l'album The Tortured Poets Department, aux côtés d'Antonoff et de Swift elle-même. Une présence largement plus marquée que sur Midnights, où il n'avait imprimé sa patte que sur quelques chansons. En 2024, son empreinte se fait plus prégnante, laissant à ce onzième album un goût amer, teintant les productions scintillantes d'Antonoff par une mélancolie certaine. On comprend dès lors l'intention de Taylor Swift de vouloir imaginer un double album, à la lumière des deux identités qui s'y confrontent : une pop chatoyante sublimée par des coups d'éclat folk et des instants plus minimalistes, laissant la voix de Swift résonner le plus clairement possible. L'atout ultime ? Les quelques morceaux portés par un orchestre dirigé par le chef d'orchestre et violoniste britannique Robert Ames : “Clara Bow”, morceau crépusculaire et autobiographique de la première partie de l'album, et “The Prophecy”.
Pour Bleachers, son groupe, Jack Antonoff est sur le devant de la scène. Mais pour Taylor Swift, Sabrina Carpenter ou encore Doja Cat, il opère dans l’ombre des studios. Le producteur s’est prêté au jeu de l’interview pour Vogue France, lors d’un passage éclair à Paris.
Comment Taylor Swift construit-elle sa propre mythologie ?
Ce qui marque, à l'écoute de The Tortured Poets Department, ce ne sont pas tant ses thèmes, désormais redondants dans l'œuvre de Taylor Swift, mais la manière dont ceux-ci, assemblés en 31 chansons, participent à forger la mythologie contemporaine de l'artistes, avec ses dieux, ses monstres, et ses créatures déchues. Dans “Cassandra”, la chanteuse et compositrice invoque la figure de Cassandre, condamnée à voir l'avenir, mais à ne jamais être crue par ses pairs. En outre, l'imagerie religieuse est omniprésente, comme pour faire de la vie de Swift une légende, brouillant la frontière, déjà poreuse, entre réalité et fiction : “Je me suis transformée en déesses, en méchantes et en idiotes / J'ai changé de plans, d'amants, de tenues et même de règles / Tout ça pour éviter ma désertion de toi / Et toi tu ne faisais que regarder” clame-t-elle dans “Chloe or Sam or Sophia or Marcus”.
La figure de Dieu, souvent implorée à travers les disques de l'artiste américaine, se voit désormais tordue, presque ré-appropriée, par une femme qui tient la plume de sa propre histoire, en narratrice omnisciente – et omnipotente. Le processus est le plus flagrant sur l'étonnant “Clara Bow”, bijou minimaliste qui dresse un parallèle entre Taylor Swift elle-même et la comédienne Clara Bow, réputée pour ses rôles de vamp au cœur des années 1920, époque où elle était considérée comme la première “it girl” de l'Histoire. “Tu ressembles à Taylor Swift / Dans cette lumière, on adore ça. / Tu as un avantage qu'elle n'a jamais eu / L'avenir est radieux... éblouissant” assène-t-elle alors sur les ultimes notes du morceau, en pleine connaissance de son statut d'icône qu'elle parachève. Ainsi, elle décompose, par l'écriture, le double tranchant de sa propre ambition : celle d'avoir voulu grimper aux sommets de la gloire et de s'y trouver seule, complètement exposée. Mais même du haut de sa tour d'ivoire, à la vue de tous·tes, Taylor Swift revendique encore sa capacité à se définir telle qu'elle le souhaite, à l'heure où elle est devenue propriété publique, dont la vie peut-être épiée en temps réel, où qu'elle soit. C'est peut-être là l'aspect le plus fascinant de The Tortured Poets Department : la volonté d'exprimer un pouvoir par l'écriture et la narration – des arts dans lesquels Taylor Swift a depuis longtemps prouvé qu'elle excellait.
The Tortured Poets Department de Taylor Swift, disponible.
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