Issus du manga, les récits BL (ou Boy’s Love) racontent des romances entre hommes, allant de la bluette romantique au classé X, écrites par des femmes pour des femmes. Retour sur un phénomène en pleine expansion, en France et ailleurs, dans l’édition et en webtoons, ces BD que l’on scrolle sur des applications dédiées.
Des romances entre hommes imaginées par des femmes pour des femmes. C’est l’une des voies d’entrée pour saisir ce qu’est le Boy’s Love. Un genre né au Japon dans les années 1970, qui s’est d’abord épanoui dans des boutiques spécialisées avant de toucher un marché plus large. À Tokyo, dans l’immense magasin de mangas Animate dévolu à la BD, l’anime et ses produits dérivés, un étage entier est désormais réservé aux BL. Dans ses rayons, des couvertures montrent des garçons qui se regardent, intéressés, et d’autres plus explicites, avec des fessiers tendus vers les sommets. Ici, beaucoup de consommatrices, dont Minato et Haruki, 16 ans, qui tentent de rester discrètes : “On trouve des mangas BL romantiques et d’autres très osés. On dit à nos parents qu’on lit les premiers. Mais ce sont surtout les seconds qu’on achète.”
“Les premiers mangas d’homo-romance s’adressent à un lectorat féminin qui vit par procuration à travers ces personnages masculins un amour plus libre” Meyra Sudal et Priscilla Reculard, autrices
Un lectorat visé dès les origines par une génération d’autrices d’après-guerre. Dans Boy’s Love – Histoire d’un genre aux sensibilités diverses (Ynnis Éditions), Meyra Sudal et Priscilla Reculard rappellent : “Les premiers mangas d’homo-romance s’adressent à un lectorat féminin qui vit par procuration à travers ces personnages masculins un amour plus libre, un romantisme interdit et une émancipation face aux attentes de la société vis-à-vis des femmes.” Les pionnières Moto Hagio et Keiko Takemiya mettent en scène l’homosexualité masculine dès les années 1970 dans leurs shōjos (mangas surtout destinés aux jeunes filles). L’expression “Boy’s Love” (BL) viendra avec la professionnalisation de ces récits dans les années 1990. L’un des objectifs : répondre à une iconographie romantique et érotique alors conçue pour les hommes, avec des archétypes féminins aux corps irréalistes. Pour émoustiller les lectrices cis et hétéros, les héros de BL sont pris dans d’intenses jeux sentimentaux et les corps d’hommes, sublimés, autant dans la bluette que dans les histoires plus corsées.
Si les publications japonaises sont arrivées en France via des éditeurs comme Delcourt-Tonkam, Akata, Hana ou Taifu, l’origine récente de cet engouement vient de Corée du Sud. Inspiré par les créations japonaises, le mouvement coréen a explosé avec le webtoon, le format BD qu’on scrolle sur écran grâce à des applis dédiées comme Webtoon, Lezhin ou Tappytoon. Accessibles en France, elles cohabitent avec des adaptations de ces mêmes contenus numériques au format papier, en couleurs, et qui se vendent deux fois plus cher qu’un manga. En Corée du Sud, les applis de webtoons établissent un classement hebdomadaire des meilleures séries et arrêtent celles qui fonctionnent le moins. Alors, clashs, révélations et même scènes explicites apparaissent souvent dès les premières pages. Et le BL ne fait pas exception.
Que viennent donc chercher les lectrices ?
Pascal Lafine, éditeur chez Delcourt-Tonkam, à l’initiative de la collection “KBL’ en 2023 : “Ce sont des séries à bingereader. La différence, c’est que les Coréens zappent vite alors que nous sommes un pays du livre où l’on aime la collection.” Une fétichisation qui a surpris l’éditeur, connaissant plusieurs ruptures de stock lors des récentes éditions de la Y/CON. Depuis 2011, ce salon dédié aux homo-fictions est un bon baromètre de la place du BL en France. Élisa Ménard, sa directrice, décrypte : “La Y/CON est née après une Japan Expo où des filles n’avaient pas trouvé leur place pour des contenus BL. Aujourd’hui, on reste une niche, mais on n’est plus des weirdos.”
Depuis, la convention n’a cessé de grandir. En novembre dernier, elle affichait complet avec plus de 9 000 visiteur·ses, selon les organisatrices, ce qui les a poussées à proposer deux éditions en 2026, dont la prochaine se tiendra les 11 et 12 avril à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et la suivante en novembre prochain. Observatrice, l’influenceuse et animatrice du podcast BL Café Caroline Segarra certifie : “Le BL n’est plus une niche. C’est une villa.” D’ailleurs, Émilie Coudrat, responsable du développement de l’appli Webtoon en France, annonce : “Nous comptons 2 millions d’utilisateurs actifs par mois. On propose 1 100 titres dont 20 BL. Et 3 qui étaient classés dans les 23 premiers en février dernier.”
L’une des forces du BL, c’est de savoir répondre aux demandes particulières pour élargir son public avec une hyper-segmentation
Chez les éditeurs de livres, la tendance est aussi haussière. Le titre Sasaki et Miyano est, avec 30 000 ventes, le plus puissant des éditions Akata, quand les 12 séries de “KBL” cumulent 180 000 ventes – des scores solides garantissant un avenir au moins à court terme. Pascal Lafine, chez Delcourt-Tonkam, reste prudent : “C’est un large public, mais pas extensible. J’ai l’impression qu’on a atteint un plafond. Mais le BL reste très viable économiquement.” Mais que viennent donc chercher les lectrices ? Interprète et traductrice coréenne, Kette Amoruso explique : “Ces histoires entre garçons offrent un double niveau de protection aux lectrices. Elles peuvent se projeter car elles n’ont pas à se comparer avec une héroïne au physique inatteignable et elles vivent une histoire d’amour alors que les relations entre les hommes et les femmes sont très compliquées en Corée du Sud.” Une promesse qui semble séduire les consommatrices françaises de la même façon.
Car l’une des forces du BL, c’est de savoir répondre aux demandes particulières pour élargir son public avec une hyper-segmentation. Ainsi, Dangerous Convenience Store (“KBL”) a pour décor une supérette et Un comptable à la cour (éditions Akata) voit un salaryman propulsé dans un royaume ancien… Au sujet des applis, Caroline Segarra décrit : “Tu vas chercher les tropes [motifs, thèmes], les tags et tes dynamiques de personnages de prédilection : premier amour, enemies to lovers, slow burn…” L’un des tropes régnant actuellement, c’est l’omegaverse, où les hommes sont classés selon leur type : alpha, bêta et oméga (soit dominant, neutre et soumis). La domination est d’ailleurs l’un des canevas communs à nombre de BL. Et à l’origine de polémiques…
Des polémiques et des revendications
Publié en 2025 en France, le carton BJ Alex (“KBL”) est une série pour public averti où l’on suit Ahn Jiwon, un streamer qui se dénude sur internet, et Nam Dong-Gyun, un internaute qui fantasme sur son idole. Quand les deux se rencontrent, Jiwon offre un autre visage : violent et toxique. Dans ce type de littérature, les relations toxiques abondent, mais si le personnage problématique évolue, l’indulgence est de mise. Et l’arc de rédemption sera d’autant plus fort que l’abus sera grand. Libre à chacun·e de cautionner ou non. Un aspect pris en compte par Mélissa et Emna, fans de la série, mais qui n’altère en rien leur enthousiasme : “Ce sont des tropes assez communs en BL. Nous, on lit surtout BJ Alex parce que l’autrice est très cash et sait nous tenir en haleine.” Depuis son poste d’observation à la Y/CON, Élisa Ménard précise : “C’est une question qui se pose dans les communautés [de fans]. Il faut plutôt l’évoquer et l’expliquer en rappelant qu’il s’agit d’une fiction. Les lectrices ne souhaitent évidemment pas que ce type d’abus arrive dans le réel.” La traductrice Kette Amoruso désamorce également : “Bien sûr, beaucoup d’histoires évoquent des choses inadmissibles. Mais 95 % du temps, il y a un happy end et les protagonistes finissent ensemble. C’est la magie du BL.”
Docteur T. Pralinus vient de boucler une thèse, la première dans ce domaine, sur la façon dont les communautés de fans influencent la production des BL. En expert, il admet : “On a tous lu un premier BL dégueulasse. avec un seme (‘attaquant’ en japonais, l’équivalent du ‘top’) qui contraint un uke (‘celui qui reçoit’, synonyme de ‘bottom’). C’est émoustillant et déresponsabilisant. La personne désirante montre la voie. Cependant, je ne voudrais pas qu’on pense que c’est parce que le BL devient visible en Europe qu’il crée ces interrogations. Il y avait déjà des débats sur le consentement au Japon et en Corée.” Parmi les évolutions récentes, on note également que le lectorat s’est diversifié et intègre notamment des hommes gays curieux. Et Bruno Pham, directeur des éditions Akata, souligne la portée politique de ces œuvres : “Les BL portent aussi des revendications. Certaines autrices soutiennent activement des associations pour les droits LGBTQI+.” D’où, aussi, la vague d’arrestations d’autrices en Chine, les autorités ayant défini en 2021 le genre danmei comme une “culture indésirable à boycotter absolument”.
L’attention portée à la complexité du BL montre qu’il est pris au sérieux. Et à raison, tant il a grandi. Des productions sont ainsi postées depuis la Thaïlande, les États-Unis, les Philippines, la Chine… et la France. Ainsi Remora, la romance de bureau de Kwin Richard, s’est hissée dans le top 3 de l’appli Webtoon. Shoko Lâm (The Krysset Curse, The Endless Fire) est aussi l’une des dessinatrices francophones qui surfent sur la vague : “Mon style graphique puise ses racines dans le manga. En revanche, le découpage des épisodes est directement influencé par les codes du webtoon coréen. La lecture étant très rapide, il est crucial de faire passer un message ou un sentiment de manière instantanée lors du défilement.” Sur papier ou sur appli, en France ou en Asie du Sud-Est, au Japon ou en Corée du Sud, le BL a de beaux jours devant lui.