Les périlleuses conséquences d'un blocage prolongé du détroit d'Ormuz
Il est au centre de l'attention mondiale. Le détroit d'Ormuz a été classé jeudi "zone d'opérations de guerre" par le secteur maritime. Mercredi, les Gardiens de la Révolution iraniens en ont revendiqué le contrôle total.
Avant cela, depuis ce week-end, plusieurs frappes sur des navires avaient fortement ralenti le trafic maritime dans ce point stratégique. Lundi, un membre d'équipage d'un pétrolier pris pour cible a été tué, selon les autorités d'Oman.
Armateurs à l'arrêt
Les plus grands armateurs mondiaux, le genevois MSC, le danois Maersk, le français CMA CGM, le chinois Cosco et l'allemand Hapag Lloyd, ont donné l'ordre à leurs bateaux de ne plus bouger et de se mettre à l'abri. Mercredi, l'Organisation maritime internationale a indiqué que 20'000 marins et 15'000 passagers étaient bloqués dans le Golfe persique.
Le "gel" actuel du transit à Ormuz est "sans précédent", a déclaré à l'AFP Cyrille Poirier-Coutansais, directeur du département recherches au centre d'Etudes stratégiques de la Marine, en France. Le détroit d'Ormuz n'avait jusqu'ici jamais été fermé.
Même pendant la guerre du Golfe, "il n'y a jamais eu d'arrêt total des échanges" via le détroit d'Ormuz, soulignent plusieurs experts interrogés par l'AFP. Pendant la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988, il y a eu des attaques de pétroliers, mais le passage commercial a été maintenu, note Paul Tourret, directeur de l'Institut supérieur d'économie maritime français.
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Un quart du pétrole mondial
Cette situation inédite met le commerce mondial sous pression. Près d'un quart du pétrole mondial ainsi que 20% de la production mondiale de gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d'Ormuz. Le prix du baril de Brent, référence pour le marché, a flambé de 20% pour passer de 70,5 à plus de 85 dollars aux premiers jours de la guerre, avant de se stabiliser par la suite à un plateau élevé.
Si les Etats-Unis, premier producteur mondial de pétrole, et l'Europe, qui s'approvisionne principalement auprès de la Norvège, des Etats-Unis, du Kazakhstan et de la Libye, peuvent voir venir, il en est autrement de l'Asie, dont les pays sont fortement dépendants des hydrocarbures du Moyen-Orient.
Plus de 90% de l'or noir importé par le Japon provient de cette région, plus de 70% pour la Corée du Sud. Celui-ci passe essentiellement par le détroit d'Ormuz, rappelle Le Monde. En Asie du Sud-Est, des pays comme la Thaïlande, le Vietnam et la Malaisie importent plus de la moitié de leur pétrole brut des pays du Golfe.
Dépendance de la Chine
Mais un blocage prolongé du détroit d'Ormuz pourrait surtout déstabiliser le premier pays importateur de pétrole au monde: la Chine. Le pays importe 57% de son brut depuis le Moyen-Orient, notamment de l'Arabie saoudite, de l'Iran, de l'Irak, d'Oman et des Emirats arabes unis.
Pékin a certes les moyens d'atténuer le choc, ses stocks lui permettant de tenir une période estimée à trois mois et trois semaines. La Chine pourrait également augmenter ses importations de pétrole russe pour limiter les conséquences d'un blocage à Ormuz.
Reste que cette crise met en lumière les problèmes de dépendance de la Chine au Moyen-Orient. Une dépendance dont Pékin essaie de s'affranchir en développant ses propres sources d'énergie, notamment renouvelables.
Engrais et plastiques
Le détroit d'Ormuz est également central pour l'exportation des produits dérivés du pétrole que sont les engrais et les plastiques. Environ un tiers des engrais mondiaux, dont l'Europe est cette fois-ci bien plus dépendante, passe par ce passage.
Au total, 80% de la production de polyéthylène du Moyen-Orient, l'un des plastiques les plus produits dans le monde, dépend du détroit d'Ormuz pour l'exportation, indique ICIS (Independent commodity intelligence services).
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Le blé, épine dans le pied de l'Iran
Dans l'autre sens, ce lieu de passage est également vital pour les importations des pays du Moyen-Orient. Entre 15 et 20 millions de tonnes de grains – blé, maïs, tournesol, colza – passent chaque année par ce détroit. Son blocage pourrait donc représenter à terme une menace en matière de sécurité alimentaire, estime dans La Matinale Thierry Pouch, chef économiste aux chambres d'agriculture en France.
"L'Argentine envisage de ralentir ses exportations de viande bovine et de soja. Le blé australien transite aussi par ce détroit, comme celui de la Russie. Le Brésil est particulièrement inquiet pour son maïs et son soja", explique Thierry Pouch.
Cette question des importations pourrait ainsi jouer en faveur d'un déblocage, au moins partiel, du détroit. L'Iran, qui a interdit mardi l'exportation de nourriture, dispose pour l'heure de réserves suffisantes de blé. Mais le risque de pénurie pourrait forcer Téhéran à desserrer son étau.
Antoine Schaub