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Je m'abonneUne question se pose aux écologistes : comment stopper le « backlash » contre l’écologie, cette offensive réactionnaire contre les politiques soutenues et développées depuis près de vingt ans ? Car un constat terrible s’impose : les politiques écologiques se heurtent à la défiance, voire à l’hostilité, des classes populaires, notamment hors des grandes agglomérations.
Bien entendu, on reconnaît là l’ouvrage des forces politiques, médiatiques ou économiques, depuis le Rassemblement national jusqu’à la FNSEA, en passant par la presse Bolloré, qui font du déni climatique ou de la dénonciation des « Khmers verts » leur fonds de commerce. Néanmoins, les partisans des politiques environnementales – qui ne se limitent pas aux membres des partis écolos, loin de là – ont aussi leur part de responsabilité.
C’est la conviction du journaliste Eric Aeschimann, qui, dans Les vipères ne tombent pas du ciel. L‘écologie au défi des classes populaires (Les Liens qui libèrent, 2025), dénonce les travers principaux de l’écologie politique : le technocratisme caractérisé par le manque d’attention aux conditions de vie des populations et la certitude d’avoir raison, même lorsque les échecs, comme la taxe carbone et les zones à faibles émissions (ZFE), sont patents.
Pour débarrasser l’écologie de ces biais, il faudrait renverser le point de vue. Rompre avec la « politique des comportements », partir des demandes et des affects qui traversent les catégories sociales défavorisées, accepter d’affronter les forces qui structurent l’économie néolibérale, et assumer enfin une écologie qui réduit l’espace du marché et du capitalisme.
Le titre de votre essai est intrigant : « Les vipères ne tombent pas du ciel ». Pouvez-vous l’expliquer ?
Eric Aeschimann : Ce titre renvoie à une rumeur qui a eu cours dans les années 1970, selon laquelle les écologistes organisaient des lâchers de vipères par avion. Comme toutes les rumeurs, elle avait un fond
Une question se pose aux écologistes : comment stopper le « backlash » contre l’écologie, cette offensive réactionnaire contre les politiques soutenues et développées depuis près de vingt ans ? Car un constat terrible s’impose : les politiques écologiques se heurtent à la défiance, voire à l’hostilité, des classes populaires, notamment hors des grandes agglomérations.
Bien entendu, on reconnaît là l’ouvrage des forces politiques, médiatiques ou économiques, depuis le Rassemblement national jusqu’à la FNSEA, en passant par la presse Bolloré, qui font du déni climatique ou de la dénonciation des « Khmers verts » leur fonds de commerce. Néanmoins, les partisans des politiques environnementales – qui ne se limitent pas aux membres des partis écolos, loin de là – ont aussi leur part de responsabilité.
C’est la conviction du journaliste Eric Aeschimann, qui, dans Les vipères ne tombent pas du ciel. L‘écologie au défi des classes populaires (Les liens qui libèrent, 2025), dénonce les travers principaux de l’écologie politique : le technocratisme caractérisé par le manque d’attention aux conditions de vie des populations et la certitude d’avoir raison, même lorsque les échecs, comme la taxe carbone et les zones à faibles émissions (ZFE), sont patents.
Pour débarrasser l’écologie de ces biais, il faudrait renverser le point de vue. Rompre avec la « politique des comportements », partir des demandes et des affects qui traversent les catégories sociales défavorisées, accepter d’affronter les forces qui structurent l’économie néolibérale, et assumer enfin une écologie qui réduit l’espace du marché et du capitalisme.
Le titre de votre essai est intrigant : « Les vipères ne tombent pas du ciel ». Pouvez-vous l’expliquer ?
Eric Aeschimann : Ce titre renvoie à une rumeur qui a eu cours dans les années 1970, selon laquelle les écologistes organisaient des lâchers de vipères par avion. Comme toutes les rumeurs, elle avait un fond de vérité : en 1976, les vipères, jusque-là classées parmi les nuisibles, sont devenues une espèce protégée. Les laboratoires pharmaceutiques pouvaient capturer les vipères, prélever leur venin pour fabriquer du sérum, mais devaient ensuite les relâcher. Il y avait bien des lâchers de vipères, mais pas par avion et pas du fait des écologistes.
Cette rumeur était le symptôme d’une émotion : la population rurale s’est sentie soudainement agressée dans ses modes de vie, avec une mesure imposée « d’en haut » par les technocrates, les scientifiques, les gens de la ville, les écolos, les diplômés – les « bobos », dirait-on aujourd’hui. Le titre est donc une parabole : les vipères ne sont pas lâchées par avion, mais le rejet dont l’écologie fait l’objet de la part des catégories populaires aujourd’hui s’explique. Il a des causes et une histoire.
Que représentent les vipères aujourd’hui ?
E. A. : Les vipères ont deux sens : d’abord, celui de mesures imposées, qui tombent du ciel sur les gens. C’est le cas des zones à faibles émissions, qui constituent une bonne mesure en soi, mais dont le façonnage par la machine étatique et le législateur (je n’ai rien ni contre l’une, ni contre l’autre) aboutit à un dispositif mal fichu, qui pénalise des gens qui ne devraient pas l’être, sans compensation ni solution alternative. Le tout accompagné – et on arrive au second sens – d’un discours moralisateur.
Mais n’y a-t-il pas aussi, voire surtout, des forces politiques qui se sont emparées de la thématique des ZFE, ont propagé des fausses informations pour nourrir le « backlash » ?
« Croire que sans la propagande antiécologique tout le monde applaudirait les ZFE ou la taxe carbone, c’est mépriser l’opinion publique »
E. A. : Il y a effectivement des adjuvants politiques et médiatiques, des gens qui soufflent sur les braises, alimentent l’hostilité à l’écologie en déformant la réalité : l’extrême droite et le Rassemblement national, Gérald Darmanin avec « l’écoterrorisme », ainsi qu’une bonne partie des médias obsédés par les « Khmers verts »(CNews, Le JDD, Le Point…). Mais croire que tout est manipulation et qu’en l’absence de cette propagande tout le monde applaudirait les ZFE ou la taxe carbone, c’est mépriser l’opinion publique. Se contenter de dire « si nous perdons, c’est la faute de nos adversaires » nous met dans une impasse, car ils ne vont pas renoncer. Les variables sur lesquelles nous pouvons agir, ce sont nos discours et nos propositions. Il faut ajuster la stratégie de l’écologie.
Le dispositif des ZFE est un bon exemple. Dans cette affaire, l’écologie a manqué d’attention vis-à-vis de ce que représente la voiture dans des endroits où il n’y a pas de transports en commun. Même s’il faut étendre le réseau ferré, on sait que certains lieux ne seront jamais desservis. Dès lors, dire qu’« on va sortir de la voiture » est simplement faux, et inaudible pour les gens. On va réduire sa taille, la décarboner, la « réencastrer » dans la société pour reprendre une expression de l’économiste Karl Polanyi. Mais, dans ce genre d’endroit, elle restera indispensable pour aller au travail, amener les enfants à l’école, conduire la grand-mère à son rendez-vous médical, faire les courses, etc.
Les ZFE s’inscrivent dans une écologie des modes de vie, dans une « gouvernementalité » de type libéral qui avait été très bien analysée par Michel Foucault. C’est un gouvernement des conduites, qui vise à « faire faire » en ne s’adressant aux gens qu’en tant que consommateurs, qu’homo œconomicus. L’écologie des modes de vie est technocratique et moralisatrice. Les deux vont ensemble. On est là au cœur du néolibéralisme, que la gauche combat dans les autres domaines : pourquoi devrait-elle en appliquer les techniques dans le cas de l’écologie ?
Sandrine Rousseau a été brocardée pour avoir critiqué le comportement des mâles dominants mangeurs de côtes de bœuf. C’est un exemple de ce qu’il faudrait éviter ?
E. A. : Si on l’écoute bien, elle explique qu’il faut arrêter de faire de la culture du barbecue un apanage de la virilité, et elle a raison : il y a beaucoup de choses à dire sur les liens entre la masculinité et la viande, d’une part, et sur la consommation de la viande, d’autre part. Mais, en synthétisant les deux de façon lapidaire, sans prendre en compte les enjeux de la consommation, cette phrase néglige les raisons profondes, les affects des personnes. C’est pourquoi elle a fait tant de mal.
D’où vient ce discours moralisateur ?
« L’écologie est le seul mouvement politique qui tire son nom d’une science. Cette origine induit, dans le mouvement écologique, la conviction d’avoir raison »
E. A. : L’écologie est le seul mouvement politique qui tire son nom d’une science. Cette origine induit, dans le mouvement écologique, la conviction d’avoir raison. Or, si l’on a raison, alors la prise de conscience de la vérité scientifique devrait suffire à convertir les esprits. Il suffirait de savoir pour changer de mode de vie. Ce sont les premiers scientifiques écolos qui, dans les années 1970, ont exprimé ce rapport-là au social. Il en reste un « ethos écologique » selon lequel, puisque nous avons raison, les autres vont s’aligner. Sauf que la science et ses modalités relèvent d’un habitus de la bourgeoisie culturelle. Celle-ci a un rapport enchanté à la connaissance, elle aime acquérir des savoirs obéissant aux critères scientifiques, et cela définit une certaine position dans la société.
Les classes populaires n’ont pas le même rapport au savoir, notamment parce qu’elles n’ont pas la même expérience scolaire. Elles ont le goût du savoir, mais pas selon les mêmes modalités. Quand on leur fait la leçon avec des savoirs scolaires, elles ont l’impression qu’on vient envahir le cocon qu’elles ont réussi à se constituer. La maison, le barbecue le week-end, la voiture pour aller faire des courses et travailler forment un espace qui les protège d’un univers qui n’est pas tendre avec elles. Et d’un coup, on leur dit « il faut tout changer, votre maison, votre voiture, votre travail » ! Après, on s’étonne qu’il y ait de l’animosité.
Nous sommes toujours dans une société de classes, avec des effets de domination et des conditions de vie très difficiles pour toute une partie de la population. Avec leurs « budgets contraints », pour reprendre l’expression du sociologue Pierre Blavier, les classes populaires n’ont pas de marge pour changer leurs modes de vie. Pour eux, l’injonction morale aux « petits gestes », l’appel à être des « colibris » mobilisés contre le grand incendie de la planète, comme le disait Pierre Rabhi, relèvent de la domination sociale dont ils sont l’objet.
Par ailleurs, ce rapport de classes autour du discours de l’écologie est l’expression d’un rapport de domination sur la pollution elle-même. Car polluer, ce n’est pas un accident : c’est un effet du pouvoir, économique, matériel, politique. Je pollue parce que j’en ai les moyens.
Plus vous êtes faible dans une société, moins votre besoin de ne pas être pollué sera entendu, plus on construira près de chez vous des autoroutes, des incinérateurs, des déchetteries. Il suffit de comparer la Seine-Saint-Denis aux Hauts-de-Seine en matière d’infrastructures polluantes. Et même si les classes populaires émettent aussi du CO2, lorsque le réchauffement atteindra les + 4 °C, elles seront placées dans des situations matérielles beaucoup plus difficiles que les gens qui ont du capital.
« Si les hyperriches freinent toute forme d’action pour le climat, c’est parce qu’ils pensent qu’ils n’en paieront pas les conséquences, au contraire de ceux qui aujourd’hui n’ont pas voix au chapitre »
Du reste, si les riches avaient vraiment peur des canicules, ils n’iraient pas en Floride, à Dubaï ou en Grèce en été. En fait, ils ne sont pas gênés par les grandes chaleurs car ils ont les moyens de vivre dans des bulles hors sol, climatisées. Ils ne sont pas non plus menacés de famine par la baisse des rendements agricoles, puisqu’ils auront toujours les moyens de se nourrir malgré la hausse des prix. A + 4 °C, des gens vont plus souffrir que d’autres. Si les hyperriches, qui dominent la société actuelle, freinent toute forme d’action pour le climat, c’est parce que, consciemment ou non, ils pensent qu’ils n’en paieront pas les conséquences les plus importantes, au contraire de ceux qui aujourd’hui n’ont pas voix au chapitre.
De quelle écologie politique s’agit-il ? Si on reprend les exemples de la taxe carbone et des ZFE, ce ne sont pas les écologistes qui les ont implémentées, mais des hommes et femmes politiques des partis de gauche et de droite…
E. A. : Par « écologie », je désigne un continuum qui va des militants jusqu’à la technostructure. Car il y a une circulation entre les deux mondes : les organisations non gouvernementales (ONG) fabriquent des expertises qui nourrissent la décision législative et donc administrative – et l’on retrouve parfois des experts des ONG dans les ministères. Ainsi, les ONG réclamaient la taxe carbone sous le gouvernement Jospin, la technocratie l’a ensuite récupérée car elle correspondait à une logique néolibérale consistant à agir par le marché pour orienter les comportements – c’est le fameux « signal-prix ».
Cette logique était présente dès la conférence de Kyoto (COP3) en 1997, lorsqu’est fait le choix d’agir non pas par des limitations, mais par les mécanismes de marché carbone. André Gorz avait manifesté son désaccord, mais d’autres à gauche l’approuvaient. Je ne leur jette pas la pierre, parce que la taxe carbone, dans certaines conditions, est un outil utile.
Alors, comment bâtir une écologie politique débarrassée de la technocratie et du moralisme ?
E. A. : En passant d’une écologie qui prétend agir sur les modes de vie à une écologie des systèmes sociotechniques. Il faut prendre à bras-le-corps les grands pôles d’émission de carbone : les transports, l’industrie, le logement, l’agriculture.
Ainsi, pour ce qui concerne les transports, tout en augmentant l’offre de transport en commun, il faut reprendre la main sur la voiture électrique. Par exemple, on peut contraindre les entreprises et les loueurs à électrifier leurs flottes immédiatement. Ils représentent 52 % des achats de voitures neuves. Pourquoi ne leur a-t-on pas imposé la transition dès 2018, au lieu de mettre la pression sur les ménages via la taxe carbone ?
Et pour les catégories populaires éloignées des métropoles ?
E. A. : Des ONG réfléchissent à la création d’offices d’automobiles à loyer modéré, sur le modèle des HLM, qui achèteront en grande quantité des véhicules pas chers, légers, avec peu d’options. La mission de ces offices sera de donner accès à l’électrique à des ménages des catégories populaires pour 100 à 150 euros par mois. On pourrait aboutir à l’utilisation de deux millions de voitures électriques pour un coût de quelques milliards par an.
Il faut aussi dé-technologiser autant que possible. Parmi les solutions pour décarboner sans passer par un discours sur les modes de vie, il y a des dispositifs qui permettent aux gens de se réapproprier les paramètres de la vie matérielle. Un exemple : actuellement, pour avoir accès aux aides à l’isolation thermique, il faut passer par un entrepreneur qualifié RGE (reconnu garant de l’environnement), une procédure légitime, mais complexe, et qui augmente le coût final des travaux. Or, les classes populaires ont l’habitude de « faire soi-même », surtout pour tout ce qui touche à la maison. C’est une contrainte, mais aussi une fierté et même un plaisir. Comment articuler cet usage avec l’écologie ?
« Je propose deux lignes de conduite : toute mesure écologique devra être égalitaire, et tendre à réintroduire un maximum d’autonomie pour tous »
A Lille, la mairie a mis en place des aides pour ceux qui veulent isoler eux-mêmes leur maison, à trois conditions : produire des factures d’achat des matériaux, des photos avant/après et suivre deux week-ends de formation aux techniques d’isolation. C’est intéressant, car cela produit des savoirs pratiques, qui vont se diffuser dans la famille, les amis... On réarticule ainsi l’écologie à ce qui fut l’une de ses promesses initiales : l’autonomie. Je propose deux lignes de conduite : toute mesure écologique devra être égalitaire, et tendre à réintroduire un maximum d’autonomie pour tous.
Chercher à faire évoluer les comportements à l’échelle individuelle au nom de l’autonomie, n’est-ce pas dépolitiser l’écologie ?
E. A. : Je ne crois pas. L’écologie est devenue un des champs importants de la conflictualité de classes. Les solutions que je cite en exemple – y compris le dispositif lillois – remettent la puissance publique dans le jeu, dans une logique de planification et de démarchandisation. C’est, en ce sens, une écologie anticapitaliste, parce que le capitalisme fabrique intrinsèquement de la pollution via les externalités négatives bien connues des économistes. Dépolluer, c’est donc démarchandiser et socialiser.
On passerait ainsi de l’écologie à l’anticapitalisme ?
E. A. : Mon pari est que la transition écologique telle que je la propose – égalitaire et favorisant l’autonomie – va contribuer à réduire la place du capitalisme et du marché dans nos sociétés. C’est, profondément, une stratégie anticapitaliste : puisque les inégalités sociales et les désordres environnementaux sont l’effet des mêmes rapports de pouvoir, si l’on combat les désordres environnementaux, si l’on dépollue la vie, cela va mécaniquement réduire les inégalités, restreindre l’espace marchand, et celui de l’accumulation du capital. Pour autant, faut-il brandir en étendard et avant toute discussion le mot « anticapitalisme » ? Cela dépend évidemment des tempéraments et des situations. Dans ce livre, j’ai choisi de me concentrer sur les chemins qui y conduisent.