Chronique|

Stéphanie ne guérira pas dans la rue

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Stéphanie* fait partie de ceux qui ont écopé de la réforme du fonds d’indemnisation des victimes d’actes criminels, l’IVAC.

CHRONIQUE / Stéphanie* vit dans un petit véhicule qu’elle a converti en abri d’infortune, elle n’a pas choisi la «vanlife». Elle n’a plus assez d’argent pour vivre ailleurs ni pour manger à sa faim.


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Ses prestations d’IVAC ont été coupées.

Stéphanie a la jeune trentaine, elle a été aspirée pendant une dizaine d’années dans la spirale de la violence conjugale extrême, a réussi le tour de force de s’en sortir avant d’y laisser sa peau. Sortie, oui, mais non sans un solide syndrome post-traumatique, qu’elle travaille très fort à soigner depuis trois ans avec l’aide précieuse de professionnels.



Son agresseur a été reconnu coupable.

Elle qui travaillait dans la construction est encore loin de reprendre du service. Et pourtant, «c’est juste ça que je veux, recommencer à travailler».



C’est pour ça qu’elle va assidûment à ses rendez-vous avec sa psychologue, avec son ergothérapeute, avec sa physiothérapeute, avec son psychiatre. Qu’elle fait tous les «devoirs» qu’ils lui donnent pour se remettre de ses séquelles mentales et physiques. C’est un travail de longue haleine, qui commençait à porter ses fruits jusqu’à ce qu’on lui tire le tapis sous les pieds.

Elle fait partie de ceux qui ont écopé de la réforme du fonds d’indemnisation des victimes d’actes criminels, l’IVAC. Elle a reçu il y a quelques mois une lettre l’avisant qu’elle avait atteint la nouvelle limite de trois ans des prestations qui compensaient sa perte de revenus. Terminé. C’est comme ça maintenant, le gouvernement a décidé que c’était en masse pour se remettre sur pied.

Tant pis si vous n’êtes pas guéri.

Stop violence conjugale

Stéphanie n’est pas guérie.



Elle m’a donné rendez-vous cette semaine dans un centre commercial de la ville, elle m’avait envoyé un plan avec des points de couleurs marquant l’emplacement de bancs où nous pourrions nous assoir. À force d’errer dans les centres commerciaux, elle connaît presque par cœur où se situent les bancs tranquilles, aussi les prises de courant où elle peut charger son téléphone.

Et se réchauffer.

«Cherchez un chien et vous allez me trouver» qu’elle m’avait écrit par courriel.

Elle m’attendait sur le banc du point bleu, avec sa capuche et ses lunettes fumées, son fidèle chien d’assistance couché à ses pieds. C’est son médecin qui a demandé à ce qu’elle ait ce chien, l’IVAC l’a autorisé et payé. Il a perdu 10 livres depuis la fin des prestations. Stéphanie, déjà toute menue, 25. «Je n’ai plus personne dans ma vie à part mes intervenants et mon chien. J’essaye de tout faire pour le garder et de m’en occuper adéquatement. Il est la seule chose qui me tienne en vie.»



Ça, et l’espoir de retourner travailler.

Au fil des mois, Stéphanie voyait enfin des progrès, mais la fin des prestations a tout bousillé. «Ça faisait trois ans, peut-être qu’il m’en aurait fallu deux de plus pour guérir et retourner travailler. Mais au lieu de ça on me dit: “va à l’aide sociale”. Qu’est-ce que je vais devenir? Est-ce que je vais finir crackpot dans la rue et dépendre de l’État toute ma vie?»

C’est la dernière chose qu’elle veut, dépendre de l’État. Mais elle aimerait qu’on lui donne le temps dont elle a besoin pour retomber sur ses pieds. «C’est quoi, deux ans, pour que je recommence à contribuer à la société?»

 «Les médecins sont très clairs, je ne suis pas en mesure de retourner travailler pour le moment. Mais on me dit: “tu as eu trois ans, c’est en masse, tu dois être guérie”.»

Avant de couper ses prestations, l’IVAC n’a même pas consulté sa psychologue, son psychiatre, ni son ergothérapeute pour savoir où elle en était. «Les médecins sont très clairs, je ne suis pas en mesure de retourner travailler pour le moment. Mais on me dit: “tu as eu trois ans, c’est en masse, tu dois être guérie”.»

C’est tout le contraire, elle a replongé. La peur au ventre, la douleur, les cauchemars, les pertes de conscience. «J’ai rechuté dans tous mes suivis presque aussi pire que dans mon état initial. J’avais une possibilité de retourner travailler, mais là, je fais juste dégénérer, dégénérer. Ça a juste pas de sens de traiter les gens comme ça.»

C’est d’autant plus ironique que c’est l’IVAC qui lui «a sauvé la vie», en l’accompagnant pendant des mois dans son plan pour sortir des griffes de son bourreau. «Pourquoi sortir si c’est pour te retrouver le cul dans la neige, où tu vas te faire violer autant, te faire voler autant?»

Elle vit, elle survit, dans la honte. «Je cache ma situation, les gens qui me croisent n’ont aucune idée de ce que je vis. Je suis toujours sur le stress de ce qui va arriver.» Elle prévoit ses rendez-vous en fonction de ses réserves d’eau. «Je choisis des moments stratégiques pour pouvoir remplir mes bouteilles aux deux à quatre jours.»

Elle aimerait tellement pouvoir retrouver une vie qui ressemble à celle qu’elle avait avant, un bon niveau de vie, celui d’une fille de la construction. «J’avais une vie avant, je gagnais bien ma vie et là, ce serait l’aide sociale. Il faudrait trouver une façon de continuer à aider ceux qui ont besoin de plus que trois ans.»



Pas de les jeter à la trappe. «On m’abandonne.»

La réforme de Simon Jolin-Barrette a abandonné les gens comme Stéphanie.

Elle donne les exemples de la SAAQ pour les accidentés de la route, de la CNESST pour les travailleurs. Des régimes où les besoins sont évalués au fil du temps, où ce sont des professionnels qui donnent leur avis. «Ce n’est pas parfait, mais au moins il y a une possibilité d’avoir de l’aide tant que c’est nécessaire.»

Pour les mêmes diagnostics que Stéphanie, les personnes qui tombent sous un de ces deux régimes n’ont pas un maximum de trois ans pour guérir. L’IVAC est de loin le plus radin. Au point où il devient difficile de trouver des professionnels. «Ils ne veulent plus les dossiers de l’IVAC, ça paye pas et c’est juste des problèmes.»

Qu’ils doivent régler en maximum trois ans. «Ils doivent faire de la magie sous pression. Ça ne fonctionne pas comme ça. Heureusement que j’ai mes intervenants, ils sont précieux. Mais j’ai toujours peur de les perdre. Je me sens mal pour eux, ils le font avec leur cœur». L’IVAC les paye encore pour le moment, mais ça pourrait changer du jour au lendemain.

«J’ai survécu à mon agresseur et là, j’essaye de survivre au froid et à la vie. Je ne suis pas toute seule, ça peut arriver à n’importe qui, à des gens qui travaillent, qui ont un salaire. Je suis dans un état temporaire et tout ce que je veux, c’est de retourner travailler.»

Qu’on lui laisse une bouée, le temps qu’elle regagne le rivage.

* Prénom fictif

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Mylène Moisan

Mylène Moisan, Le Soleil

Journaliste au quotidien Le Soleil depuis 1999, Mylène Moisan signe depuis 2012 une chronique où elle raconte des histoires singulières qui touchent à la fois les gens et la société dans laquelle nous vivons.

Commentaires

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Tous les commentaires

    1. Commentaire de Francois Vasseur.

      Une excellente chronique, qui met en lumière une faille réelle et ses conséquences dramatiques sur la vie de victimes, qui le deviennent doublement. Espérons que la chronique fera réagir, réfléchir et agir.

      • Réponse de Jean-Michel Lenormand.

        Justement , comment agir. Comment pouvons-nous l'aider?