Passer au contenu principalPasser à l'en-têtePasser au pied de page
« L’état de notre démocratie devrait susciter notre indignation »

Clément Viktorovitch dénonce la logocratie : « L’état de notre démocratie devrait susciter notre indignation »

LOGOCRATIELe nouveau livre de Clément Viktorovitch revient sur la façon dont le déferlement mondial de la post-vérité et l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence ont poussé notre société française dans la logocratie
Le dictionnaire de Clément Viktorovitch
Victoria  Berne

Propos recueillis par Victoria Berne

L'essentiel

  • Clément Viktorovitch, le spécialiste en rhétorique, analyse dans son livre « Logocratie » comment le gouvernement s’est saisi du mensonge pour exercer le pouvoir.
  • L’auteur observe que le mensonge n’est plus une exception, il est devenu la banalité et que nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité.
  • Face à ces dérives, Viktorovitch appelle les citoyens à réagir car la colère est une émotion politique saine et encourage à ne pas abdiquer l’exigence d’éthique en politique.

Depuis quelques années, il est le visage du décryptage rhétorique. Et dans un moment politique saturé de slogans, d’euphémismes et de mots qui claquent plus qu’ils n’éclairent, Clément Viktorovitch pose, dans son nouvel ouvrage un diagnostic désarmant : si notre démocratie vacille, c’est aussi parce que la parole politique s’abîme. Dans Logocratie (Seuil), le chercheur devenu une figure médiatique remonte le fil d’un basculement silencieux mais déterminant : « Le mensonge n’est plus une exception, il est devenu la banalité » nous explique-t-il. Et cette banalisation modifie en profondeur notre rapport au vrai.

Pour 20 Minutes, Clément Viktorovitch raconte comment cette dérive s’est installée, comment certains mots se vident pendant que d’autres s’installent sans définition, et comment l’avènement du mensonge a anesthésié une partie de la population. Car si la logocratie semble s’être installée dans notre société, elle n’est pas irréversible : elle commence par la parole, et c’est aussi par la parole qu’elle peut être combattue.

Un chercheur universitaire devenu vigie du langage public

« Chercheur, c’est mon ADN, c’est mon ancrage professionnel, disciplinaire, méthodologique. C’est vraiment le champ dont je me réclame et qui continue d’orienter la manière que j’ai de travailler », témoigne Clément Viktorovitch lorsque l’on tente de résumer son parcours. Et cet ancrage constitue aujourd’hui le socle sur lequel reposent toutes les autres activités : professeur à Sciences Po, l’ENA et l’Ecole de Guerre, chroniqueur, streamer, écrivain et même en tournée dans toute la France, pour L’Art de ne pas Dire. Mais derrière la pluralité de ces formats, c’est bien une seule ligne directrice qui demeure : « l’analyse de la politique, l’approfondissement de la démocratie. »

« La rhétorique est un outil qui me permet de progresser dans ce qui est ma quête personnelle déjà à l’époque : l’approfondissement de la démocratie. »

Si la rhétorique est aujourd’hui son domaine d’expertise, il raconte avoir trouvé cette discipline, presque par hasard, au début de sa thèse. « J’avais passé deux ans à faire de la rhétorique sans le savoir », sourit-il. À force d’analyser les discours politiques, il comprend qu’il tient là « un trésor », un outil d’une puissance rare. « Ces armes du discours, dans les mains des puissants, sont des armes de domination. Partagées à toutes et à tous, elles deviennent des outils d’émancipation ». Son passage de l’université au grand public ne relève donc pas d’un repositionnement, mais d’une continuité. « Je voulais faire mon travail, non plus dans le secret des bibliothèques, mais au contact du public, dans les médias, puis sur Internet et sur scène. » Ce geste, il refuse de l’appeler “vulgarisation”. Lui préfère parler de « transmission » : rendre les mécanismes accessibles, sans pour autant les « simplifier », sans affadir les concepts.

Logocratie : quand le mensonge devient méthode du gouvernement

Au centre de son ouvrage, Clément Viktorovitch met au centre de sa démonstration (est titre celui-ci) un terme peu connu : la logocratie. « Ce n’est pas un régime politique, mais une méthode d’exercice du pouvoir fondée sur l’exploitation du mensonge par ceux qui disposent de la parole officielle », résume-t-il. Le mensonge n’est plus un accident honteux et inexcusable, d’un responsable pris en faute ; il devient un mode ordinaire de communication voir d’exercice du pouvoir. « Le mensonge a toujours existé, mais il était un dernier recours. Aujourd’hui, il n’est plus une exception : il est devenu la banalité. »

« Mentir, c’est grave, c’est dommageable et évidemment, ça doit attirer notre condamnation. »

S’il démontre que ce phénomène est récurrent chez des politiques comme Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro, la France n’y a pas échappé non plus. Selon l’auteur, le « basculement a eu lieu en 2017 » avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Non pas en raison d’une couleur politique, mais d’une pratique : celle de travestir la réalité tout en parlant en tant que représentant élu. « Ce n’est pas la même chose de mentir dans l’opposition et de mentir quand on porte la parole officielle. Un ministre qui ment, il nous engage nous-mêmes. Il porte la parole officielle de l’État. Il ment au nom de l’État », insiste-t-il. Et si le mensonge a toujours existé, ce qui est préoccupant aujourd’hui selon Clément Viktorovitch, c’est l’indifférence que cela procure au citoyen.

Les mots qui tordent la réalité

Si la logocratie prospère c’est aussi parce que nous sommes rentrés dans l'« ère de la post-vérité ». « Il n’est plus nécessaire que ce qu’on nous dit soit vrai : il suffit que ce soit vraisemblable », résume-t-il. La vérité n’est plus une exigence, mais une option. « Même si quelque chose n’est pas vrai, on estime avoir le droit d’y croire si "ça pourrait l’être". » Dans ce décor, les médias jouent un rôle déterminant. « Le premier réflexe d’un journaliste devrait être de ne jamais reprendre à son compte les mots problématiques des responsables politiques », prévient-il. Et lorsque certains (politiques ou journalistes) reprennent un terme sans vérifier, « c’est de la désinformation ».

Le langage lui aussi se retrouve tordu et abîmé selon Clément Viktorovitch : il pointe des mots creux, des concepts flous qui s’imposent dans le langage public sans jamais être défini. Il cite par exemple le terme « islamo-gauchisme », un mot « sans définition, que le CNRS lui-même juge impossible à étudier », mais qui a pourtant été relayé au plus haut niveau de l’État. « Voilà comment des mots qui ne veulent rien dire entrent dans la langue commune », explique-t-il. Et lorsque la langue se vide, « nous en venons nous-mêmes à parler pour ne rien dire ».

« La colère est une émotion politique saine » : le pouvoir de l’indignation

Face à ces dérives, Viktorovitch n’appelle pas au cynisme ou au retrait, bien au contraire. Pour lui, il faut avant tout laisser une place à la réappropriation citoyenne des émotions politiques. Et d’abord, d’une émotion trop longtemps mise de côté dans notre société : la colère. « Moi, je pense que la colère est une émotion politique saine », dit-il sans détour. « Il y a tout lieu de s’indigner devant une situation indigne, et l’état du débat public devrait susciter notre indignation. » Loin d’être un débordement irrationnel, l’indignation devient, chez lui, une condition de la démocratie. « Lutter contre notre indifférence, lutter contre notre résignation, retrouver une colère citoyenne qui devrait nous animer de manière souveraine. »

« N’abdiquez pas l’exigence d’éthique en politique. Continuez de vous indigner de ce qui est indigne. »


Logocratie, ce n’est pas simplement un essai qui tente de proposer une théorie. C’est avant tout un ouvrage sourcé, rempli d’exemple qui témoigne d’un système trop peu pointé du doigt aujourd’hui. « J’ai écrit ce livre en défense de la démocratie représentative. Certes, c’est un modèle que je trouve insatisfaisant, mais je le considère comme moins pire que beaucoup d’autres, notamment que la bascule vers l’autoritarisme », conclut Clément Viktorovitch. « La logocratie peut faire office de S.A.S qui amène une démocratie à basculer vers l’autoritarisme. Une fois que j’ai dit cela, je pense que le sursaut viendra des citoyennes et des citoyens eux-mêmes. L’impulsion ne viendra plus du pouvoir politique. »