Temps de lecture: 3 minutes - Repéré sur The Insider
Les chiffres officiels promettent toujours une croissance en 2025, bien que modeste, mais la réalité de l'économie russe semble être bien moins reluisante. Un article du média d'investigation russe indépendant The Insider s'est penché sur trafic ferroviaire de marchandises en Russie. Ce dernier se serait effondré à des niveaux inédits depuis deux décennies, exposant la fragilité d'un appareil industriel épuisé par plusieurs années d'économie de guerre. Derrière les statistiques annoncées par le Kremlin, les wagons vides du réseau ferroviaire national dépeignent une tout autre vérité, celle d'une économie à bout de souffle.
Entre janvier et septembre 2025, le volume de fret transporté par les chemins de fer russes a chuté de près de 7%, soit l'équivalent de 60 millions de tonnes. En clair, environ 600.000 wagons se sont retrouvés à l'arrêt –mis bout à bout, ils formeraient une file de près de 8.400 kilomètres, assez pour relier Moscou à l'océan Pacifique, précise le média. Si la tendance se poursuit, l'année 2025 s'achèvera sur le plus bas niveau de chargement depuis 2003.
L'enquête de The Insider dévoile des pertes massives dans vingt des vingt-quatre principales branches industrielles. La construction, la métallurgie, l'automobile et les machines-outils sont à l'arrêt. Parmi les cargaisons les plus touchées, les métaux ferreux, les matériaux de construction et le charbon affichent des reculs à deux chiffres. Seuls les engrais et certains minerais non ferreux échapperaient à la récession.
Ce n'est pas seulement une question de volumes. Le profil des trajets évolue aussi: les livraisons domestiques s'effondrent quand les expéditions vers l'Asie progressent légèrement. Le marché intérieur, jadis moteur de l'économie, se contracte à vue d'œil, tandis que l'export devient littéralement une voie de survie pour de nombreux secteurs.
La fin de la bulle immobilière
Pendant plusieurs années, le gouvernement russe a soutenu artificiellement la construction grâce à des prêts hypothécaires subventionnés. Quatre ans et 2.500 milliards de roubles (26,5 milliards d'euros environ) plus tard, la facture s'alourdit, mais les grues, elles, se sont arrêtées et on constate un brutal recul du crédit immobilier: -33% pour les volumes prêtés, -44% pour le nombre d'emprunts.
Dans la foulée, les chantiers se font rare et chutent de 16% (jusqu'à 32% autour de Moscou). La production de ciment, de béton et de matériaux céramiques décroche elle aussi violemment. Le «boom» immobilier russe ne s'effondre pas dans un crash spectaculaire, mais ce moteur-clé de la demande intérieure s'éteint doucement, implacablement.
La baisse du transport de pétrole et de produits raffinés, autour de -5%, peut être directement imputée aux frappes ukrainiennes. En neuf mois, quarante-cinq attaques ont touché vingt-deux raffineries et dépôts, réduisant la capacité nationale de 10 à 17%. Les «travaux de maintenance» évoqués par les autorités ferroviaires servent surtout à dissimuler les effets de la guerre sur une infrastructure énergétique mal protégée et ciblée depuis maintenant de longs mois par Kiev.
Le secteur de l'acier subit, lui, une crise ouverte. Les exportations vers les pays européens, jadis clients majeurs, sont désormais bloquées par les sanctions. Les volumes à destination de la Chine ont, eux aussi, presque été divisés par deux, dans un marché mondial saturé par la surproduction chinoise.
Le charbon ne va pas mieux non plus
La sidérurgie qui recule entraîne mécaniquement une baisse de la demande en charbon, indispensable à la production d'acier. Sa production est en baisse de 9%. Le ministère de l'Énergie prévoit des pertes record dans le secteur, évaluées à 300 milliards de roubles (3 milliards d'euros environ) pour cette année –trois fois plus qu'en 2024. Les bassins miniers de Sibérie, en particulier le Kouzbass, souffrent d'un marché intérieur en berne et d'un réseau ferroviaire saturé vers l'est.
Face à ces signaux, la Banque centrale refuse pourtant de parler de récession. Sa présidente, Elvira Nabioullina, insiste même sur un «excès de demande» et sur la «surchauffe» de l'économie. De fait, le chômage reste bas et les salaires officiels augmentent. Mais ces hausses reflètent surtout la mobilisation d'État et la redirection vers l'effort de guerre, non un dynamisme industriel réel.
Les analystes indépendants sont eux beaucoup moins optimistes. Ils y voient un effondrement frontal de la production civile, masqué par le poids croissant du complexe militaro-industriel, omniprésent dans les statistiques officielles. Derrière les promesses de stabilité budgétaire, la Russie vit un basculement structurel: elle investit moins, produit moins, et s'enferme dans une économie dirigée où la guerre sert de plan de relance.
L'économie russe n'est pas «en surchauffe», comme le prétend la Banque centrale: elle tourne à vide, portée par un emballement militaire en circuit fermé. Autrement dit, Vladimir Poutine n'a vraiment pas intérêt à ce que la guerre s'arrête.