Sud du Liban : les chrétiens menacés de disparaître
TENAILLE. Sous le feu du Hezbollah et de l’armée d’Israël, les villages chrétiens sont sous les bombes, les obligeant à fermer les portes de leurs écoles.
« Nous nous sentons abandonnés, isolés, personne ne pense à nous. Tandis qu’à Beyrouth la vie suit son cours, nous vivons sous les missiles. » Avec courage, sœur Hyam parle d’une voix douce et posée dans un français parfait. Ce ton tranche avec le climat de violences dans lequel est plongé le sud du Liban et plus particulièrement la région frontalière avec Israël. La nuit précédente a été difficile pour la religieuse. Durant des heures, dans l’obscurité de la nuit, les bombardements ont fait trembler les villages. « C’est tous les jours : matin, soir, nuit… C’est effrayant. Vous savez, le courage part vite quand les missiles tombent. Nous vivons dans la peur et le désarroi. » Sœur Hyam est directrice de l’école des Saints-Cœurs, à Marjayoun, un village à la croisée des chemins entre le Liban, la Syrie et Israël : « Nous avons une vue panoramique sur les frontières. » Depuis l’attaque terroriste du Hamas sur le territoire israélien le 7 octobre dernier, le sud du Liban vit une escalade de la violence qui rappelle la guerre de 2006. Région majoritairement peuplée par des chiites et contrôlée par le Hezbollah, parti politique et groupe paramilitaire soutenu par l’Iran, il subsiste encore de nombreux villages chrétiens le long de la frontière : Rmeich, Alma al-Chaab, Qaouza, Aïn Ebel, Debel, Marjayoun… Une présence chrétienne qui pourrait disparaître si le conflit perdure.
Après l’attaque du Hamas, le Hezbollah a ouvert un nouveau front contre l’État hébreu. Ce conflit a poussé les habitants de la frontière à fuir vers Beyrouth et le nord du pays. « Ceux qui restent n’ont pas les moyens de quitter leur maison ou ne le souhaitent pas de peur de perdre leurs terres », précise la religieuse. Les villages de la frontière se sont vidés à 60 %, tout comme à Marjayoun, implanté sur des terres fertiles et riches en eau dont la plaine s’étend jusqu’en Galilée et le plateau du Golan. « Les plus modestes sont restés et dépendent de l’activité agricole. Mais, depuis le début du conflit, tout est à l’arrêt, déplore sœur Hyam, les champs d’oliviers sont visés par des tirs. Si le conflit s’éternise, ces personnes craignent pour leur survie. Je reste pour être solidaire des gens qui n’ont pas pu quitter la région. »
L’écho des bombardements se fait entendre pendant les cours
La directrice continue sa mission éducative auprès des enfants, coûte que coûte. « Notre école est fermée depuis le 10 octobre et subit violemment les conséquences de ce conflit. En tant que directrice, je dois faire face à cette crise sécuritaire mais aussi financière. Nous avons du mal à percevoir les frais de scolarité. D’ailleurs, je n’ose pas les demander aux parents. Beaucoup ont perdu leur travail à cause du conflit. Comment assurer la survie de ce collège ? Nous serons bientôt incapables de payer nos 50 enseignants. C’est pourquoi nous craignons une fermeture définitive de l’école. Parmi nos 600 élèves, 80 % sont pauvres. Comment vont-ils faire après la guerre ? Comme on dit en arabe, nous avons frappé à toutes les portes pour avoir une aide. » Le collège existe depuis 1938. C’est le seul collège francophone de la région. À de 5 kilomètres de la frontière, il est particulièrement exposé. « Si le conflit perdure, nous avons peur pour notre survie : les réfugiés ont des loyers très chers à payer, d’autres ont perdu leur maison. »
Les écoles chrétiennes menacées
Dans le sud du pays, quarante écoles rencontrent les mêmes difficultés dont dix écoles catholiques. Pour autant, elles n’ont cessé de poursuivre leur mission. Le secrétariat général des écoles catholiques du Liban a demandé de l’aide auprès des ONG pour assurer les salaires des enseignants et maintenir ainsi les cours en ligne. « Nous avons déjà l’expérience de ce système à cause de la pandémie de covid-19, explique le père Youssef Nasr, le secrétaire général, les établissements scolaires catholiques n’ont pas cessé leur mission d’enseignement. Nous avons perdu quelques élèves, qui ont changé d’école, mais nous avons obtenu de l’État la permission que leur école soit toujours officiellement celle du Sud car nous espérons que cette guerre cesse. »
D’autres problèmes se posent pour la mise en place des cours en ligne : celui de l’accès à internet et à l’électricité. « Les foyers n’ont que deux heures d’électricité par jour, pas d’argent pour payer internet et un ordinateur pour tous les enfants, explique sœur Hyam, les enseignants se démènent pour donner des cours en s’adaptant : ils répartissent les créneaux horaires de cours en fonction des situations de chaque enfant. Quand un parent m’appelle pour me dire que son enfant n’a pas pu suivre le cours, je préviens les professeurs qui le lui font rattraper en cours particulier. » Parfois, lors des cours en Zoom, l’écho des bombardements se fait entendre. « C’est tout de suite la panique chez les enfants : ils crient, se demandent chez qui le missile est tombé, qui est touché… Il y a un traumatisme qui se crée chez eux. Il faudra sûrement un soutien psychologique plus tard. »
À la différence de la pandémie, les parents se sont beaucoup appauvris et il existe « peu de contacts entre l’école et les parents », souligne le père Youssef. « Il est difficile de recevoir des fonds d’ONG partenaires. Depuis les attaques du 7 octobre, les transferts d’argent vers le Liban sont compliqués : les banques intermédiaires ne sont pas toujours acceptées par la Banque du Liban. » Les écoles chrétiennes ont donc fait le choix de concentrer leurs efforts financiers sur le salaire des enseignants. « Cette aide est à sa place, affirme le secrétaire général, il est toujours difficile de récupérer ou de recruter des enseignants, surtout depuis la crise économique. Nous prenons en charge les frais de scolarité. C’est un devoir pour ne pas accabler encore plus les parents. »
Le Liban traverse depuis plus de trois ans une profonde crise politique, économique et financière
Ce conflit est un coup de grâce pour le système scolaire chrétien alors qu’il revêt une importance capitale pour la stabilité du pays. Réparties sur l’ensemble du territoire, les écoles chrétiennes sont les seules à transmettre des valeurs patriotiques. Au collège des Saints-Cœurs, la moitié des élèves sont chrétiens, les autres sont druzes, sunnites, chiites… « Ce collège joue un rôle éducatif essentiel dans la région car c’est une région pauvre, assure encore la directrice. Dans notre région, les chrétiens sont bien acceptés. Nous sommes unis entre communautés, ce n’est pas le cas dans l’ensemble du pays. Tous savent que le collège est catholique donc ceux qui y scolarisent leurs enfants ont cette ouverture d’esprit. »
Le Liban traverse depuis plus de trois ans une profonde crise politique, économique et financière qui avait déjà mis à mal le système scolaire privé, particulièrement les écoles catholiques. L’appauvrissement des familles, la dette de l’État et le vote de la loi 46, qui a imposé une revalorisation salariale des professeurs en 2017, ont creusé le déficit de ces établissements scolaires. La question des écoles chrétiennes a des enjeux qui dépassent le simple modèle éducatif.
Près de 23 % des élèves des écoles catholiques ne sont pas chrétiens. Des écoles chrétiennes dépend l’équilibre fragile entre les communautés du Liban.
Le rapport Personnaz dénonce un enjeu politique et une volonté d’asphyxier tout un modèle : « Si les écoles ferment, les personnes partiront et c’en sera fini, une bonne fois pour toutes, de la possibilité d’un Liban multiconfessionnel, îlot fragile de pluralisme et de démocratie dans un Moyen-Orient secoué de toutes parts. Les discours de paix et de tolérance prônés par ces écoles seront remplacés par d’autres. La loi 46 n’est donc pas une simple loi scolaire. Elle touche à l’équilibre du Liban. Le fait même qu’elle n’ait pas été remise en cause alors que tout le monde s’accorde à en confirmer les méfaits illustre qu’elle est devenue un enjeu politique. »
Les écoles chrétiennes, réparties sur l’ensemble du territoire, sont essentielles pour la stabilité du pays en garantissant la mixité religieuse. Près de 23 % des élèves des écoles catholiques ne sont pas chrétiens. Des écoles chrétiennes dépend l’équilibre fragile entre les communautés du Liban. Elles sont les seules institutions à garantir la mixité et le dialogue entre les confessions. Dans le sud du Liban, région multi-confessionnelle, l’enjeu est donc de taille. « Au sein de notre école, les communautés vivent en harmonie, souligne sœur Hyam, nous transmettons des valeurs de vivre-ensemble et d’humanité sans lesquelles la singularité du Liban disparaîtra. »
Aux yeux du père Youssef, maintenir les écoles catholiques à flot coûte que coûte est aussi un objectif stratégique : « Dans cette zone frontalière, il y a de nombreux villages chrétiens. Il faut faire tout notre possible pour maintenir cette présence et donc aider les gens à rester chez eux. Sinon, un changement démographique aura lieu ce qui ne sera pas salutaire pour le Liban. » « Les premiers tirs du Hezbollah sont partis des collines qui surplombent mon village, Rmeich, affirme Jacques, un Franco-Libanais chrétien ayant quitté le Liban, en 2006. Lors de l’invasion israélienne, on pouvait encore travailler. Cette fois, on ne peut même plus : c’est trop dangereux. Nous avons vraiment peur que les chrétiens ne reviennent plus et que leurs maisons soient prises par le Hezbollah. Il y a un risque que le nombre de chrétiens diminue dans la région. »
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