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Mythes et mystifications psychanalytiques

Sous la signature de Roland Jaccard, " Le Monde des livres " a rendu compte, le 10 novembre, de Souvenirs d'Anna O., un ouvrage de Mikkel Borch- Jacobsen (Aubier). " A partir de l'histoire d'Anna O., de son vrai nom Bertha Pappenheim, [Borch-Jacobsen] démonte, point par point, avec une logique sans merci, les mensonges de Breuer et de Freud dans leur narration et leurs commentaires de ce cas ", écrivait notre collaborateur. Le psychanalyste André Green propose une autre lecture de cet ouvrage.

Par ANDRE GREEN

Publié le 29 décembre 1995 à 00h00, modifié le 29 décembre 1995 à 00h00

Temps de Lecture 5 min.

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Présenté sous les couleurs de l'histoire de la psychanalyse, le livre de Mikkel Borch- Jacobs en procède à une démolition systématique. Anna-Bertha aurait mystifié Breuer qui, à son tour, aurait mystifié ses lecteurs, tandis que Freud se serait rendu complice de la mystification avant d'en avoir rajouté pour son propre compte. En fait, la thèse va plus loin : elle prétend détruire un " mythe " thérapeutique de notre temps, celui qui prétend qu'il faut faire parler le mal pour l'éliminer. Foucault sert ici de caution avec La Volonté de savoir, premier volume de son Histoire de la sexualité, le moins convaincant de ses livres. Emu par la mise en accusation " de parents américains poursuivis en justice pour inceste sur la foi de souvenirs exhumés en psychothérapie ", Mikkel Borch-Jacobsen stigmatise les " thérapeutes américains " sans préciser leurs qualifications. Il amalgame ceux qui pratiquent l'hypnose, la catharsis ou la psychanalyse, risquant d'abuser le lecteur. Dès 1897 (deux ans après la publication des Etudes sur l'hystérie), Freud abandonnait sa propre théorie traumatique, qui plaidait pour la réalité des traumas responsables de l'éclosion de la névrose, et optait pour la genèse à partir du fantasme. Dans les Conférences d'introduction à la psychanalyse (1917), ouvrage destiné au grand public et cité par l'auteur des Souvenirs d'Anna O., on lit : " Les événements infantiles reconstitués ou évoqués par l'analyse sont tantôt incontestablement faux, tantôt non moins incontestablement réels et, dans la plupart des cas, ils sont un mélange de vrai et de faux. " Freud en tire la conclusion que pour l'inconscient seule compte la réalité psychique c'est-à-dire la " réalité " des désirs inconscients et non la réalité matérielle.

De vives controverses ont opposé, durant les années 50, ceux qui soutenaient encore " qu'on guérit en se souvenant " et ceux qui leur rétorquaient " qu'on se souvient parce qu'on guérit ". Une abondante littérature a examiné sans complaisance la validité des souvenirs retrouvés par la psychanalyse. Actuellement, le point de vue adopté majoritairement par les psychanalystes de la très respectable British Psychoanalytical Society fonde la technique sur ce qui se dit hic et nunc dans la séance, critiquant le renvoi à l'histoire incertaine du patient. D'ailleurs, Freud, à la fin de sa vie, devait beaucoup relativiser la possibilité de lever l'amnésie infantile (Construction dans l'analyse, 1937).

Selon Borch-Jacobsen, Anna O. aurait dit à peu près n'importe quoi. La simple relecture montre qu'elle tisse, dans la même étoffe discursive, fantasmes et souvenirs. Les conclusions que l'on peut en tirer aujourd'hui vont bien au-delà de ce qu'en dit Breuer, qui n'interprète jamais ce qui lui est communiqué, ce que Freud déjà ne manque pas de faire. La contestation majeure porte sur l'affirmation de Breuer d'avoir guéri la patiente. Ce secret de polichinelle est dévoilé depuis belle lurette. Par Henri Ellenberger depuis 1970, puis par Albrecht Hirschmüler dans son ouvrage Josef Breuer, en 1978. Les psychanalystes sont soupçonnés de cacher leur squelette dans les placards de leurs archives. C'est pourtant Pearl King qui ouvre à l'auteur celles de la Société britannique, et c'est Alain de Mijolla qui a fait publier dans sa collection " Histoire de la psychanalyse " la traduction du livre sur Josef Breuer. Et c'est encore lui qui dément la guérison d'Anna O. dans les Cahiers de science et vie, en août 1994.

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