Par millions, ils plient bagage. Ils fuient. Pas un pays, pas une région. Non, un territoire devenu hostile à leurs yeux. Celui de l’écosystème médiatique saturé d’infos répétitives et anxiogènes. Le grand exode des Français est en route et rien ne semble ­pouvoir le stopper. Il touche près d’un tiers d’entre eux, et presque la moitié si l’on comptabilise les intermittents de l’exil, ceux qui désactivent les applications et arrêtent, quelques semaines, voire quelques mois, de consulter l’actualité.

Exode informationnel. La métaphore est forte et alarmante. Mais les résultats et les enseignements de la dernière enquête de la Fondation Jean-Jaurès (FJJ), L’ObSoCo et Arte, codirigée par Guénaëlle Gault et notre collaborateur David Medioni, ne le sont pas moins. En 2022, une première vague de l’étude avait mis en lumière la « fatigue informationnelle », un sentiment d’épuisement, une sensation angoissante de n’y plus rien comprendre, malgré des efforts et une envie réels. Deux ans ont suffi pour que la situation se dégrade de façon critique et raconte une société « info-malade ».

À force de tout savoir, de tout voir et de tout commenter, les citoyens se sentent écrasés sous un flot incessant d’actualités anxiogènes, souvent contradictoires. 54 % des Français avouent aujourd’hui être « fatigués » par l’information, dont 39 % « très fatigués ». Plus le temps passe, plus l’info, censée éclairer le monde, semble le plonger dans la confusion. Un « burn-out » médiatique alimenté par le buzz permanent, la méfiance envers les « élites journalistiques » et un sentiment d’impuissance : 70 % des sondés ont le sentiment de subir l’actualité plutôt que de la choisir. La prolifération des chaînes d’info continue, des réseaux sociaux et des notifications… cette abondance de news brouille leur discernement. Les citoyens reconnaissent ne plus parvenir à trier ou à distinguer le vrai du faux (53 %). Il leur devient même difficile de suivre les évolutions des sujets majeurs (47 %). Une perte de repères qui renforce leur sentiment d’impuissance : 83 % se sentent incapables d’influencer les événements. Voilà qui entraîne une rupture lente mais tangible avec le débat public, polarise les enjeux et effrite le commun culturel nécessaire à un échange démocratique serein. Le citoyen spectateur n’est plus éclairé : il est spectaculairement désarmé.

Un burn-out” médiatique alimenté par le buzz permanent et la méfiance envers les “élites journalistiques”.

Dans ce tourbillon médiatique, ce ne sont plus les faits qui mènent la danse mais les émotions. Guerre en Ukraine, inflation, violences policières… tout est abordé sous l’angle de l’indignation ou de la peur. Une information équilibrée ? Trop ennuyeux. Un article équilibré ? Invisible. Ce qu’il faut, ce sont des punchlines, des larmes ou de l’exaspération. Et ça marche : 40 % des sondés ressentent de la colère face à l’actualité, et 21 % oscillent entre stress et angoisse. Le problème ? Ce registre émotionnel empêche toute réflexion. « Breaking news » après « breaking news », « pour contre permanent », « extrême contre extrême », l’information finit par ne plus construire et seulement opposer. « Émocratie » quand tu nous tiens… Un monde où le ressenti remplace le débat.

Face à ce déversoir permanent qu’est devenue ­l’actualité, chacun cherche de l’air. Une nouvelle façon de respirer pour ne plus se sentir « oppressé ». Les déserteurs, toujours plus nombreux, laissent planer le spectre d’un désert civique. Quand l’exil de l’actualité rime avec rupture du pacte républicain. Cet « exode » soulève de sérieuses inquiétudes quant à la vitalité démocratique et à la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées, à mieux ­comprendre le monde et à s’y engager. L’importance accordée à l’info s’érode, et le nombre de ceux qui la jugent « très » importante décroît (– 3 points). Manifestation la plus tangible ? La baisse du nombre de médias utilisés pour s’informer. En 2024, les Français ont en moyenne 7,4 canaux d’information différents (8,3 en 2022). Seulement 31 % des sondés utilisent plus de trois canaux par jour. Un recul de 8 points par rapport à 2022. Moins de canaux, moins de ­diversité, mais une polarisation accentuée.

Chacun sa réalité et sa vérité

Seul le journal télévisé reste stable ; tous les autres médias perdent du terrain : radio (– 5 points), chaînes d’info (– 11), émissions d’actualité (– 6), de divertissement-actu (– 8), presse (– 1 point), etc. Seule exception, les réseaux sociaux. TikTok, ­Facebook, Instagram, X et YouTube continuent de générer du trafic – pour s’informer, mais aussi (et surtout ?) pour le reste. Cette moindre envie de ­participer au débat ou de payer pour s’informer illustre une perte de lien entre les médias et les citoyens. Dans ce contexte de fatigue et de défiance, les terres d’exode choisies, au-delà des plateformes et des médias sociaux, sont celles du complotisme et des vérités alternatives. L’adage de X-Files, « la vérité est ailleurs », semblant être devenu un slogan. Chaque fait est pour un nombre croissant de Français passé au tamis d’une possible vérité différente. Pour objectiver ce phénomène, la FJJ et l’ObSoCo ont utilisé l’échelle de mesure des théories du complot établie par Anthony Lantian, chercheur en psychologie sociale, et questionné deux échantillons : l’un sur des théories du complot « classiques » (l’assassinat de Kennedy ou le 11-Septembre), l’autre sur des sujets apparus récemment (la 5G, le Covid-19 ou les élections américaines de 2020). Le résultat est inquiétant. Plus d’un Français sur quatre (27 %) se montre perméable à la mécanique complotiste. Pis, il le revendique et, pour une partie d’entre eux, estime que ces « vérités alternatives » constituent des explications aussi valables que les vérités scientifiques. L’aphorisme de Guy Debord selon lequel « Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » a rarement semblé aussi pertinent. Jamais les médias n’ont produit autant de news, d’heures de direct, de débats et, en face, un nombre croissant de citoyens structurent des espaces informationnels de contestation. Le tout alimenté par les biais cognitifs, bulles et algorithmes des plateformes sociales.

Lors de la dernière élection de Trump, c’est ce phénomène qui s’est en partie produit. Le double mouvement de la fragmentation des audiences, au profit quasi exclusif des plateformes numériques gratuites, et de la défiance à l’encontre des médias grand public a mis fin à leur rôle central dans ­l’information des Américains. Selon Nielsen Media Research 2, les soirées électorales des chaînes de télé américaines ont chuté de 25 %, perdant 15 millions de téléspectateurs par ­rapport au scrutin de 2020 (57 millions contre 42 millions en 2024). Une perte vertigineuse.

Dans le même temps, X, le réseau social d’Elon Musk, les podcasts politiques et les Youtubeurs, qui ne remplissent pas les critères de vérifications du journalisme, progressaient. Un basculement. De facto, cet exil du public modifie la conception de ce qui constitue une information. Si nous n’y prenons pas garde, cette dynamique pourrait conduire à un monde dans lequel l’info indépendante des intérêts économiques n’existerait plus, où la concentration des sources se renforcerait. Chacun son info et ­chacun sa réalité et sa vérité. Un des premiers ­messages de Musk, lors de la réélection de Trump, était limpide : « You are the media now. » (« Désormais vous êtes les médias. ») C’est celui qui contrôle l’algorithme qui le dit. Un populisme informationnel explicité dans un autre message le même jour : « Pour quiconque, aux États-Unis ou dans d’autres pays, trouve ce résultat choquant, il devrait reconsidérer ses sources d’information. Cette tendance était évidente sur X depuis des mois, mais presque tous les médias traditionnels grand public ont véhiculé une réalité totalement fausse. Ils vous ont menti. » Vous voilà prévenus. L’exode informationnel est le ­meilleur allié du populisme. 

Les défiants : doute systématique

• Ils ne croient plus en rien, ou presque. Les défiants (18 % des Français) rejettent en bloc l’autorité des médias traditionnels, des institutions et parfois même des faits établis. Ce groupe, majoritairement masculin et souvent lié à des mouvements comme celui des Gilets jaunes, adopte une posture de doute systématique : chaque nouvelle est passée au crible de leur scepticisme. Ils privilégient les sources alternatives, souvent en ligne, qu’ils jugent plus authentiques. Malgré tout, ils s’informent activement et croisent les sources, mais pas toujours de manière saine. Leur méfiance les pousse parfois dans des recoins dangereux du Web, où complotisme et désinformation règnent en maître. 34 % d’entre eux sont perméables à ces récits alternatifs, un chiffre bien supérieur à la moyenne nationale (27 %). Ce phénomène est amplifié par les algorithmes, qui favorisent les contenus polarisants et renforcent leurs convictions initiales. En gardant une distance critique, les défiants parviennent à mieux gérer la surcharge médiatique, mais leur cynisme croissant fragilise le lien démocratique. Ils se considèrent comme des « résistants » face à un système perçu comme manipulateur. Comment les ramener vers une consommation d’information constructive, qui renforce le débat public sans sombrer dans la suspicion permanente ? Une meilleure transparence des médias traditionnels pourrait être une première étape pour regagner leur confiance. 

L’étude révèle cinq profils distincts. Chaque « groupe » illustre une facette différente du rapport complexe qu’entretien- nent les Français avec l’actualité.

Les détachés : la fuite assumée

• 23 % des Français ont pris une décision radicale : ne plus s’informer. Ce groupe, majoritairement constitué d’actifs vivant en périphérie, a choisi de s’éloigner du tumulte médiatique pour préserver son bien-être. Ils se disent peu touchés par la fatigue informationnelle (16 % seulement) mais sont aussi les moins engagés dans les débats publics. Ils ne consultent les nouvelles qu’occasionnellement, et souvent de manière passive. Pas de réseaux sociaux compulsifs, peu d’intérêt pour la politique, et un détachement marqué vis-à-vis des grands sujets de société. Pourtant, leur désengagement n’est pas synonyme de pessimisme :ils se sentent maîtres de leur vie et refusent de se laisser submerger par des problèmes qu’ils jugent hors de leur portée. Leur attitude traduit une forme de pragmatisme : « Si je ne peux rien changer, pourquoi m’en soucier ? » Leur désintérêt s’exprime aussi dans leurs habitudes : ils privilégient les médias de divertissement aux chaînes d’info et ne participent presque jamais aux débats en ligne. Cela reflète une fracture grandissante entre ceux qui se sentent impliqués dans les affaires publiques et ceux qui s’en écartent volontairement. Pour les détachés, l’information est une source d’anxiété inutile. Si ce choix peut sembler salvateur à titre individuel, il pose un problème collectif. Peut-on construire une démocratie avec un quart de citoyens déconnectés de l’actualité ? Et que faire pour les reconnecter sans perturber leur équilibre ? Les médias pourraient proposer des formats « brefs mais essentiels » pour redonner le goût de s’informer sans provoquer une surcharge. 

Les traditionnels : derniers bastions de la presse

• Ils incarnent une autre époque. Les traditionnels (8 % des Français) consomment l’information à l’ancienne : journaux, JT et émissions radio rythment leurs journées. Ce groupe, souvent âgé (65 ans et plus) et retraité, est plus masculin et issu de milieux socioéconomiques stables. Ils considèrent l’actualité comme un rituel quotidien et privilégient des formats longs et approfondis, loin du zapping médiatique. Contrairement aux autres, les traditionnels résistent bien à la fatigue informationnelle : seuls 28 % se disent « épuisés » par l’actualité. Leur secret ? Une routine d’information bien maîtrisée, combinée à une confiance intacte envers leurs médias préférés. Ils expriment également une satisfaction notable : pour eux, l’information reste une clé pour comprendre le monde et prendre des décisions éclairées. Mais ce bastion s’effrite : en deux ans, ils ont diminué de 3 points, victimes des transformations générationnelles et de la digitalisation. Même eux commencent à ressentir les premiers signes de fatigue face au binge-scrolling ou à la fragmentation des infos. Si les traditionnels disparaissent, emporteront-ils avec eux un modèle d’information stable et raisonné ? Les médias devront innover pour maintenir l’intérêt de ces consommateurs tout en attirant les nouvelles générations. 

Les submergés : quand l’info étouffe

• Complètement sous l’eau. Ces Français sont noyés dans la nasse de l’info. Enfermés dans une baignoire qui déborde, sans pouvoir en sortir. Voilà la vie des 39 % des sondés submergés par l’info. Principalement féminins (57 %), ils ressentent une fatigue écrasante : 95 % se disent incapables de trier les actualités, et 87 % ont l’impression de subir l’actualité plutôt que de la choisir. Ce groupe consulte en moyenne 7,8 sources d’information par jour, mais la sensation d’être noyés persiste, même lorsqu’il tente de décrocher. Ces Français submergés consomment l’info avec avidité, mais leur relation est toxique. Notifications incessantes, binge-scrolling, sentiment de devoir « tout savoir »… Ces pratiques compulsives les laissent stressés, angoissés et, pour beaucoup, déprimés. Pourtant, ils expriment un fort besoin d’aide pour réguler leur exposition, mais se sentent pris dans un cercle vicieux où l’info devient un fardeau impossible à poser. Leurs comportements traduisent une relation ambivalente : ils ne veulent pas décrocher, par peur de manquer une news cruciale, mais aspirent pourtant à une consommation plus équilibrée. Leur principal défi est de retrouver un équilibre dans une société où l’information est omniprésente. Comment les médias peuvent-ils leur fournir des formats plus digestes, moins stressants, qui ne sacrifient ni la profondeur ni l’accessibilité ? 

Les boulimiques : l’overdose d’actualité

• Pour 12 % des Français, l’info est une drogue dure. Ces urbains connectés, les plus jeunes de l’échantillon, consomment en moyenne 9,6 canaux médiatiques et adorent commenter, partager et débattre. Ils passent jusqu’à quatre heures par jour sur des plateformes numériques, jonglant entre les réseaux sociaux, les chaînes d’info et les applications. En soirée, ils scrollent frénétiquement avant de dormir, piégés par l’illusion de « tout savoir ». Leur hyperactivité en fait des influenceurs de l’information, mais à quel prix ? 67 % d’entre eux souffrent de fatigue informationnelle, et 70 % pratiquent le binge-scrolling réguliè­rement. Ils se sentent constamment en quête de la prochaine info « importante », qu’ils redoutent de manquer. Ce comportement compulsif se traduit par un épuisement latent et une perte de discernement, notamment dans le tri des sources. Pourtant, leur optimisme sur l’avenir contraste avec leur épuisement. Ces boulimiques incarnent un paradoxe : vouloir tout savoir, tout commenter, tout comprendre… au risque de se perdre eux-mêmes dans ce flot continu. Comment les reconnecter à une consommation d’information plus raisonnée sans entamer leur curiosité naturelle ? Les formats longs ou des « pauses médiatiques » organisées pourraient représenter des solutions adaptées à leurs besoins.