À notre arrivée, nous trouvons les rues désertes. Zhuji [une ville de la province du Zhejiang, près de Shanghai] est plongée dans la canicule en ce mois d’août, et à midi, tous les volets roulants des magasins sont fermés. Quand on pousse la porte d’entrée de l’usine, l’impression de chaleur est encore plus étouffante qu’à l’extérieur, où la température ressentie avoisine pourtant 40 °C.

Il s’agit d’une fabrique de chaussettes, qui occupe tout un immeuble. L’escalier extérieur en acier grince sous les pas, comme s’il allait s’effondrer. Après quoi il faut se courber pour passer une petite porte. C’est le deuxième étage : sur plus de 500 m2 s’entassent cinq lignes de confection comportant chacune quatorze machines à tricoter, soit 70 au total.

Alors que cinq contrôleurs devraient être présents pour s’occuper chacun d’une ligne de fabrication, il n’en reste qu’un, car la plupart des machines sont à l’arrêt. Torse nu, l’homme est couvert de sueur ; il porte sur les oreilles un casque audio, non pas pour écouter de la musique, mais pour s’isoler du bruit ambiant.

25 milliards de paires de chaussettes

La climatisation n’est pas allumée, pour des raisons pratiques et financières. Des températures trop basses peuvent perturber le formage des chaussettes, et Huang Xiong, le propriétaire de l’usine, a fait ses calculs : “Avec une machine, je peux gagner au mieux 30 yuans [près de 4 euros] par jour, et au pire 15 yuans ; autrement dit, en faisant tourner 30 machines, je ne suis même pas sûr d’atteindre 500 yuans de bénéfices. Or, si je mets la clim, ça me coûte plus de 300 yuans par jour pour rafraîchir tout cet espace. Ça ne vaut pas le coup !”

En général, à partir du 15 août, les commandes de chaussettes affluent pour la saison d’automne. Mais pas cette année : cela fait près d’un mois et demi que l’atelier est quasi à l’arrêt. Zhuji est connu pour ses ateliers de chaussettes, qui produisent 25 milliards de paires par an – soit 70 % des ventes en Chine, et un tiers des chaussettes vendues dans le monde.

Profits minimes

Mais en 2024, presque toutes les entreprises se sont contentées de liquider leurs stocks, et aucun patron ne prend le risque d’en constituer de nouveaux. De nombreux industriels se retrouvent avec des centaines de milliers, voire des millions de paires de chaussettes sur les bras. Alors que les autres années, ils parvenaient à écouler un ou deux milliers de paires par jour, ces deux dernières années, ils n’arrivent même pas à 1 000, dans le meilleur des cas. Les nouveaux modèles sont de plus en plus difficiles à vendre :

“Avant, sur dix nouveaux modèles, cinq ou six perçaient vraiment. Mais aujourd’hui, il n’y en a qu’un ou deux qui marchent. Les autres ne se vendent pas.”

Les bénéfices se réduisent comme peau de chagrin. En 2008, les fabricants réalisaient une marge d’environ 1,2 yuan [0,15 euro] sur une paire de chaussettes, mais aujourd’hui, “quand on gagne 5 centimes, c’est le Pérou !” explique Huang Xiong. Le haut de gamme permettait autrefois de dégager un bénéfice d’environ 10 %, mais aujourd’hui, “on ne gagne que 2 % ou 3 %, voire moins de 1 %”.

Bas prix, gros volumes

La situation de Huang Xiong n’a rien d’exceptionnelle, comme nous avons pu le constater en parcourant les zones industrielles du Zhejiang : il faut minimiser les coûts et les profits pour fournir au client des chaussettes au prix le plus bas possible. Jusqu’à quel point ? “On gagne 1 centime à chaque maillon de la chaîne”, indique Wang Kai, soit 5 centimes sur une paire de chaussettes. Elle dirige un petit atelier de confection qui produit des articles à bas prix en se rattrapant sur les volumes. Sa PME peut ainsi engranger jusqu’à 1,5 million de yuans par an [environ 200 000 euros] si elle parvient à vendre 30 millions de paires.

Les chaussettes en coton se sont massivement diffusées en Chine dans les années 2010. Selon les modèles, la teneur en coton est plus ou moins importante, mais même les moins chères affichent un coût de revient d’au minimum 1 yuan la paire. Pour le réduire