L'EXPRESS: On sait combien la maîtrise des langues sera décisive pour les Européens de demain. Quel choix linguistique conseilleriez-vous aux petits Français pour qu'ils soient bien armés?CLAUDE HAGÈGE: Le russe ou l'allemand en première langue. Ou encore le japonais, le chinois, l'arabe, s'ils se trouvent à proximité d'un établissement qui les enseigne. En second lieu, l'espagnol ou le portugais, à la rigueur l'anglais.- Vous reléguez l'anglais en arrière-plan! Est-ce une coquetterie de linguiste?- Pas du tout. Pour les écoliers d'aujourd'hui, il est bien plus important de comprendre la diversité des langues que d'apprendre l'anglais. Nous vivons dans une culture imprégnée d'anglais. Cette influence quotidienne est suffisamment forte pour que l'école n'ait pas à la renforcer. Elle devrait plutôt se préoccuper, en priorité, d'enseigner ce qui est moins diffusé en France. En outre, contrairement à ce que l'on dit souvent, l'usage de l'anglais n'est pas si indispensable: en France, la majorité des enfants (entre 75 et 80%) le choisissent en première ligne, mais on sait que nombre d'entre eux n'en feront pas usage dans leur vie professionnelle. Dans les pays européens, il ne me semble pas nécessaire d'accroître encore l'influence de cette langue, au détriment des autres.- Il est pourtant banal de dire qu'elle a acquis désormais une dimension internationale...- Ce n'est pas parce qu'il est banal de le dire que cela est vrai! Sans doute l'anglais connaît-il une situation privilégiée, mais pour combien de temps? Il faut prendre conscience que les problèmes économiques et sociaux dont souffrent actuellement les Etats-Unis ont également une incidence linguistique. Nombre de ces démunis qui forment aujourd'hui les pauvres de l'Amérique sont des usagers de l'espagnol. Sur la côte Est, ce sont les Portoricains et les Cubains. Sur la côte Ouest, les chicanos. Ils seront amenés à sortir un jour du sous-développement et à peser dans la vie économique du pays. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que l'anglais soit pour autant condamné, mais en tout cas sa primauté en sera réduite, ou sujette à quelques éclipses, à l'intérieur même des frontières américaines. Et donc à l'extérieur. Dès lors, s'ils parviennent à se garder des raisonnements à courte vue, les Européens ont intérêt à ne pas être les défenseurs d'une langue à l'avenir incertain et à diversifier l'enseignement des langues européennes.- Votre analyse suppose que l'avenir d'une langue est étroitement lié à celui du pays qui en est porteur.- C'est effectivement, non pas une loi, mais, disons, une tendance illustrée tout au long de l'Histoire. Un exemple: en 1492, au moment où on expulse les juifs, où Isabelle la Catholique consent une flotte à Colomb pour voguer vers les Indes, au moment où la conquête des dernières poches de résistance de l'islam andalou élimine l'émir de Grenade, au moment donc où l'Espagne est entre les mains d'une dynastie catholique castillane, eh bien, Nebrija, professeur de rhétorique à l'université de Salamanque, publie une grammaire du castillan, l'un des premiers ouvrages du genre, en Europe, à codifier une langue vulgaire. Dans sa préface à la reine, il écrit: «La langue a toujours accompagné la puissance.» Dès lors, les autres langues ne cesseront de reculer et le castillan, qui va s'appeler l'espagnol, langue du roi, langue de l'Etat, deviendra le seul symbole du pouvoir politique et se répandra en Amérique par les armées, les prêtres et les ambassadeurs. La diffusion de l'espagnol en Amérique fut donc étroitement liée à la puissance politique de l'Espagne. Comme celle du français en Europe fut le