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C’est long, dix ans. Lorsque Vincent Jarousseau a commencé à sillonner les routes de France en 2014 pour rencontrer les électeurs du Front national (FN), Marine Le Pen venait tout juste d’être élue à Hénin-Beaumont, petite commune du Pas-de-Calais jusqu’alors dirigée par le Parti socialiste (PS). A Hayange, dans le Grand Est, la fermeture des hauts-fourneaux d’ArcelorMittal secouait la région, devenant le symbole d’une désindustrialisation subie par les habitants – dans la foulée, la ville, socialiste depuis plus de trente ans, tombait aux mains du FN. Tandis qu’à Beaucaire, ville du Gard tenue par la droite républicaine depuis les années 1980 et où le taux de pauvreté s’élevait alors à 29 %, le nouveau maire FN Julien Sanchez séduisait des habitants convaincus par son discours sur l’immigration et l’insécurité.

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Pour comprendre l’impact local de ces nouveaux élus frontistes sur des territoires historiquement ancrés à gauche, Vincent Jarousseau a passé dix ans dans ces trois villes et certaines communes voisines, à discuter avec les électeurs, les interrogeant sur leurs peurs, leurs rêves, leurs regrets. Avec eux, le photojournaliste a vécu les attentats de 2015 et 2016, l’élection d’Emmanuel Macron, le mouvement des gilets jaunes, la crise du Covid, la dissolution – mais aussi les longues journées de travail, les petits boulots à la chaîne, les fins de mois difficiles. Et l’ascension, inexorable, du Rassemblement national et de ses idées dans leur vie quotidienne. Dans son livre Dans les âmes et les urnes. Dix ans à la rencontre de la France qui vote RN, paru ce 16 janvier aux Arènes, il rend compte avec précision de ces échanges, dressant le portrait d’électeurs plus convaincus que jamais par le projet de Marine Le Pen. Entretien.

Le nouveau livre de Vincent Jarousseau, "Dans les âmes et les urnes", paru le 16 janvier 2025.

© / Vincent Jarousseau

L’Express : De 2014 à 2024, vous avez choisi de partager votre quotidien entre Beaucaire, Hayange, Hénin-Beaumont ou encore Denain, afin d’y analyser l’évolution du vote RN. Pourquoi ces villes en particulier ?

Vincent Jarousseau : Le point de départ de cette histoire, c’est 2014 : c’est alors un vrai tournant pour le Front national. Le parti vient de gagner plusieurs villes aux élections municipales, et de récolter 25 % des voix aux européennes – un score historique. Avec l’historienne Valérie Igounet [NDLR : coauteure avec Vincent Jarousseau de L’Illusion nationale. Deux ans d’enquête dans les villes FN, paru en 2017 aux Arènes], nous avons voulu enquêter sur le terrain, dans la perspective de la présidentielle. Je venais de passer treize ans en tant qu’élu de gauche dans le XIVe arrondissement de Paris, et l’idée était de quitter la capitale pour aller voir ce qui se passait dans la relation électeurs-élus au niveau local, d’analyser les méthodes du FN, la manière dont fonctionnait son processus de dédiabolisation. On a donc choisi des villes de taille équivalente, situées à différents endroits de France, avec une géographie politique variée, en prenant en compte

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