La Turquie, nouvel eldorado des musulmans de France ?

Écrit par Manon Chapelain Illustré par Téo Transinne
En ligne le 05 janvier 2025
La Turquie, nouvel eldorado des musulmans de France ?
Alors que la Turquie est devenue la destination numéro 1 du tourisme islamique, XXI s’est rendu dans le sud du pays, à Alanya. Mourad Ghazli, un influenceur français proche du régime d’Erdogan, y a construit plusieurs résidences avec vue sur la mer. Près de 300 familles musulmanes françaises, se sentant à l’étroit dans l’Hexagone, s’y sont installées. Mais déchantent déjà.
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Mourad Ghazli a l’habitude des situations bancales. Peut-être même les cultive-t-il. Aussi, lorsque le maire de Thiais (Val-de-Marne) lui demande de démissionner de son poste de conseiller municipal en 2016 pour avoir comparé publiquement « les extrémistes laïcards » à Daech, l’élu décide de rester en place, « simplement pour faire chier ». Et quand, deux ans plus tard, il déclenche un nouveau tollé en appelant les homosexuels à aller se « taper […] un âne », c’est décidé, il quitte la France. 

Sur la riviera turque, il s’installe dans sa villa sur les hauteurs d’Alanya, avec sa femme, quatre de ses neuf enfants, et un projet : bâtir des résidences islamiques pour des Français de confession musulmane. En janvier 2020, l’entrepreneur dévoile son rêve immobilier en live sur Facebook. 22 000 personnes regardent la vidéo en direct. La cinquantaine d’appartements sont vendus sur plan en moins de 48 heures. Dans un post, il s’emballe : « Macron, je suis gêné, je dois te donner une commission, plus tu tapes sur les musulmans plus ils s’empressent de m’acheter des appartements pour ne plus voir ta tête et celle de ton équipe d’islamophobe. » Dans un autre : « Vive la république et vive le SÉPARATISME. » (sic) 

Quatre ans plus tard, près de 300 familles ont suivi, certaines pour s’établir en Turquie de manière définitive, d’autres simplement pour disposer d’un appartement pendant les vacances. La plupart n’avaient jamais mis un pied dans le pays, n’en maîtrisent ni la langue ni les usages, mais tous accordent à Mourad Ghazli une aura de gourou. « Ma sha Allah qu’Allah le récompense et lui facilite davantage » (sic), remercie un certain LMC sur le groupe Telegram où se bousculent les candidats à l’aventure. « Salam aleykoum, trop déçue qu’il n’y ait plus de trois-pièces. […] En espérant pouvoir faire partie de la team ! », s’impatiente une autre. Un troisième rassure : « Inch’Allah, je pense sincèrement que ce sera juste une question de temps, chacun de nous aura son appartement avec l’aide de Dieu et de Mourad. » Si ce n’est que le vent pourrait bien tourner. Et avec lui, emporter le projet pharaonique de Mourad Ghazli tout entier. 

La promesse d’un entre-soi 

La nouvelle résidence, sixième colosse à sortir de terre en quatre ans, promet d’être pimpante : vue à 180 degrés sur la mer, neuf étages montés en arc de cercle et, depuis la terrasse, le chant des oiseaux le matin. Le nom même présage quelque chose de prestigieux : Salam, « paix » en arabe, comme une invitation à laisser ses tracas à la porte. 

Pour monter ces vastes opérations, Mourad Ghazli a changé par deux fois de promoteurs avant de s’associer à Cebeciler, petite entreprise familiale turque, moins de trente projets immobiliers au compteur. La moitié des résidences présente un concept « islamique » : Salam 1, 2 et 3 disposent d’une piscine réservée aux femmes en plus de la piscine commune, de spas et de salles de sport sur un étage, différenciés en fonction du sexe, et d’une mosquée, construite en face de chaque complexe. Les appartements peuvent être achetés à crédit sans intérêts, comme le prescrit le Coran. La promesse est de se sentir chez soi, ou plutôt entre soi, entouré « de musulmans francophones sur la même longueur d’onde que vous », sans « regard infligeant (sic) ni oppression médiatique », assure le site Internet des résidences.  

Les autres immeubles – Viamar, Boutique 15, Boutique 16 – sont plus standard dans leur conception. Officiellement, les candidats doivent répondre à un seul critère – être francophone – mais, de fait, seuls des musulmans postulent.  Alanya, 360 000 habitants, tous connaissent : sa longue langue de sable, son eau cristalline et ses quelque 2 600 hôtels « halal friendly », ont fait, depuis le tournant des années 2000, la réputation mondiale de la ville. 

Chaque année, près de 10 000 Français musulmans voyagent dans le pays en passant par la plate-forme Halalbooking.

Certains voyageurs y viennent même pour faire leur chahada, la profession de foi musulmane, rapporte dans la presse locale le mufti d’Alanya, Ihsan Ilhan, qui assure avoir converti neuf étrangers en moins de six mois cette année. La Turquie s’affiche désormais comme la destination numéro 1 du tourisme islamique mondial, générant 25 % du chiffre d’affaires du secteur, d’après le site Halalbooking, qui recense les hôtels halal dans le monde.

Près de 10 000 Français musulmans voyagent dans le pays chaque année en passant par la plate-forme. D’où l’idée de Mourad Ghazli d’y bâtir des logements permanents. La tentative est unique : il n’existe pas d’autres résidences islamiques francophones. « Quelques groupes se sont établis en Algérie, au Maroc, ou même à Birmingham, en Angleterre, où des salafistes français se sont installés. Mais jamais dans des résidences comme celles-ci », observe Damien Saverot, doctorant en sociologie politique à l’ENS et spécialiste

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