Bicentenaire au faîte de la confusion pour Anton Bruckner

Photo: Joseph Büche Portrait du compositeur autrichien Anton Bruckner peint par Josef Büche (1848-1917)

L’année 2024 marquera le 200e anniversaire de la naissance du grand symphoniste autrichien Anton Bruckner. La commémoration a débuté bien en amont. Elle nous amène à nous pencher sur une approche de l’oeuvre du compositeur qui, depuis une dizaine d’années, a beaucoup évolué. Mais au profit de qui : mélomanes, musicologues, chefs, ou éditeurs de partitions ?

Bruckner, compositeur clivant, est un cas unique à bien des égards. Il passionne bon nombre de chefs d’orchestre, alors qu’une part non négligeable de mélomanes est imperméable et réfractaire à sa musique… sans parler des musiciens d’orchestre, notamment les violonistes, soumis à un régime de trémolos, qui ne se réjouissent pas forcément de le voir au programme. Les chefs se bousculent pour enregistrer Bruckner, mais personne n’achète les disques, dit-on dans le métier. Et pourtant : quelle musique !

Oeuvre variable

Les surprises réservées par ce compositeur ne s’arrêtent pas là. L’oeuvre de Bruckner n’est pas figée. Très peu de compositeurs célèbres ont autant retravaillé leurs partitions. Pour cinq de ses symphonies (les Symphonies nos 1234 et 8), il a composé plus d’une version.

Logiquement, on pourrait se dire que le processus l’amenait à accoucher, in fine, de versions « définitives », représentant sa vision finale de la partition. Mais tel n’est pas forcément le cas. Sa musique étant incomprise, vilipendée par nombre de critiques, il se réjouissait du moindre soutien et était prêt à l’édulcorer ou à la laisser défigurer simplement pour la faire jouer.

Cela a conduit des chefs amis, comme Franz Schalk et Ferdinand Löwe, à y mettre leur propre grain de sel. Comme l’écrit Pierre-Michel Menger, professeur au Collège de France : « Au total, trois niveaux d’instabilité des textes se superposent, au moment où le compositeur est encore actif : l’instabilité auctoriale liée à l’intense pratique de révision par le compositeur ; les interventions réalisées par les chefs pour ajuster les oeuvres à leur usage personnel ; le travail des quelques collaborateurs de Bruckner impliqués dans l’édition de ses oeuvres. Ce dernier niveau ajoutait son coefficient d’incertitude, tant ces éditions pouvaient s’écarter des partitions manuscrites et s’approcher de ce qu’on peut appeler non pas simplement un état ou une variante, mais une révision produisant une “version” identifiée comme telle. »

Cette incertitude conduit à la principale ébullition autour de Bruckner dans les 15 dernières années : les nouvelles « éditions critiques » des partitions ont commencé à pulluler, augmentant encore, sous couvert de recherche et de retour aux sources, la confusion dans le nombre de versions de plusieurs symphonies.

Par ailleurs, alors que jadis le premier acte interprétatif d’un chef d’orchestre était le choix de la partition, désormais la grande mode est de jeter aux auditeurs les diverses éditions en pâture. Ainsi, quand le chef Jakub Hrůša a enregistré la Symphonie no 4, en 2020, il l’a fait trois fois, abordant en prime un finale alternatif et des extraits. La 4e Symphonie de Bruckner par Hrůša, chez l’éditeur Accentus, est un coffret de 4 CD ! Dans toute autre discipline que la musique, on appellerait cela du fétichisme.

Chapelles

Cette voie de la multiplication des partitions enregistrées a été ouverte par le chef Gerd Schaller, dont l’intégrale Profil, qui venait de s’achever au moment de notre précédent portrait du compositeur, en 2018, compte 18 CD ! Schaller va être dépassé par le projet en cours Bruckner 2024 de Markus Poschner chez Capriccio, qui enregistre les 18 partitions officielles de la Neue Anton Bruckner Gesamtausgabe, dont l’éditeur en chef est Benjamin Korstvedt et la maison d’édition, Doblinger.

Mais ce n’est pas tout ! Il y a des « chapelles » et de la concurrence à l’intérieur même de ce « business » des éditions critiques. Ainsi, l’étiquette LSO vient de publier la 7e Symphonie par Simon Rattle, qui promeut l’édition de Benjamin-Gunnar Cohrs. Ce musicologue, décédé en novembre 2023 d’une crise cardiaque, pilotait, dans la même ville de Vienne, la Anton Bruckner Urtext Gesmtausgabe (Abuga) publiée par les éditions Hermann. Simon Rattle se fait le porte-drapeau de cette entreprise. Mais sans ce petit élément de curiosité, qui s’intéresserait à Simon Rattle dirigeant Bruckner ? Hormis une 9e Symphonie à Berlin, le chef n’a jamais attiré l’attention depuis 30 ans dans ce répertoire.

Se pose donc cette question : à qui profite ce prosélytisme ?  Les musicologues Haas et Nowak, au milieu du XXe siècle, avaient « rétabli » une solide et pragmatique vérité de la musique de Bruckner dans leurs partitions. Aujourd’hui, certains de leurs successeurs semblent graviter autour de cette musique comme des évangélistes célébrant un culte, faisant revivre toutes les variantes et scrutant tous les déchets. Les éditeurs de ces partitions s’en lèchent les babines, eux qui peuvent chercher à vendre à prix fort des éditions « critiques » ou « originales » d’un compositeur mort il y a 130 ans.

Les mélomanes, eux, y perdent, car le portrait du compositeur devient de plus en plus confus.

En concert

Ute Lemper est à la Maison symphonique avec l’Orchestre FILMHarmonique, dimanche à 19 h

Les Violons du Roy et Jonathan Cohen jouent des symphonies concertantes de Mozart et de Haydn jeudi à Québec et vendredi à Montréal.

Le concert Gloria de Poulenc de l’Orchestre Métropolitain, samedi prochain, avec Yannick Nézet-Séguin, est avancé à 14 h.

Antidotes

Pour garder la tête froide, regardons alors simplement Bruckner non comme un massif intimidant et confus, mais comme le plus grand terrain de duperies, d’usurpation et de ratages de toutes les formes d’industrie musicale de ces deux dernières décennies.

Sur les partitions, nul membre du « commun des mortels » n’a besoin de trois versions différentes de la 4e Symphonie par un même chef. De plus, les révisions actuelles de petit pinaillage ne permettent guère de discerner à l’écoute l’idée interprétative de la modification de telle liaison ou de telle dynamique. C’est donc la vision du chef et la qualité de l’orchestre qui restent discriminantes.

À ce titre, aucun compositeur autre que Bruckner n’a été le rendez-vous d’autant d’intégrales nulles et ineptes. On croit rêver en dressant la liste des « intégralistes » : Mario Venzago (qui voulait adopter une vision post-baroque), Ivor Bolton (et son Bruckner de chambre au Mozarteum), Rémy Ballot (un sinistre disciple de Celibidache), Simone Young, Thomas Dausgaard (mélange de Bolton et de Venzago), Marcus Bosch.

L’intégrale sur laquelle un professionnel doit forcément se pencher est celle, en cours, de Markus Poschner enregistrée avec son orchestre de Linz et celui de la Radio viennoise. Mais, même dans ses volets les plus intéressants (5e Symphonie), l’écoute de Poschner apporte une conclusion limpide. L’univers de Bruckner, créateur dévot, « Ménestrel de Dieu », compositeur des grandes architectures symphoniques, nourri par une sève qui émane de sa terre, s’incarne idéalement dans la générosité sonore des très grands orchestres : Vienne, Berlin, Amsterdam, Dresde et Radio bavaroise en tête. C’est, qu’on le veuille ou non, ce son qu’on va idéaliser et quérir.

Nul besoin de chercher midi à quatorze heures, les deux meilleures intégrales sont aussi celles qui sont les moins chères : Günter Wand (RCA) et Eugen Jochum-Dresde (Warner). Leurs coffrets coûtent à peine plus qu’une seule symphonie. Dans les propositions de ces vingt dernières années, Brillant Classics vient de rééditer la très louable intégrale Marek Janowski, parue en 2015 chez Pentatone. Une coche au-dessus (qualité et prix), Accentus a rendu accessible en 2023 l’intégrale Blomstedt-Leipzig enregistrée entre 2005 et 2012, qui écrase la version Nelsons avec le même orchestre nouvellement publiée par DG.

Plus passionnant que Blomstedt, même s’il est moins égal (fabuleuse 9e, des trous dans l’architecture de la 5e), Christian Thielemann avec le Philharmonique de Vienne (Sony) apporte de loin la proposition moderne la plus intéressante dans un luxe sonore qui fait chaud au coeur.

Signalons aux collectionneurs émérites qu’à la fois le Philharmonique de Berlin, l’Orchestre de la Radio bavaroise et l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam ont publié, à partir de leurs archives de concerts, des coffrets « multichefs » passionnants, mais sources de hauts et de bas. Le coffret Amsterdam comprend notamment la quasi insurpassable 5e Symphonie d’Eugen Jochum, son dernier concert en 1986. Chose étrange, Amsterdam et Berlin ont tous deux trouvé que leur orchestre n’avait jamais mieux joué la 8e Symphonie que sous la direction de Zubin Mehta !

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