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Rodrigue Petitot, le « R » de la révolte en Martinique : « On ne lâchera rien »

Sur un barrage au Lamentin, près de Fort-de-France, le 12 octobre. Les contestataires et les pouvoirs publics se sont donné jusqu’au 15 octobre pour trouver un accord de sortie de crise. © Corentin Fohlen / Divergence
François de Labarre, envoyé spécial en Martinique , Mis à jour le

En quelques semaines, Rodrigue Petitot, dit «le R», est devenu le leader du mouvement contre la vie chère en Martinique. Nous l’avons rencontré.

Il apparaît, fluet, entre ses gardes du corps, deux gros bras ténébreux. Tendu, regard fixe, Rodrigue Petitot est le visage de la révolte qui secoue depuis un mois et demi la Martinique. Il nous jauge avant de dérouler son histoire, fait part très rapidement de sa crainte d’être catalogué. Pour ironiser, il lui arrive en effet de signer parfois ses posts de l’expression « défavorablement connu ». Comprendre « des forces de police ».

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Ancien grutier né dans le Val-d’Oise, il a vécu entre Colmar et Fort-de-France, trempé dans le trafic de cocaïne et essuyé plusieurs condamnations. La dernière lui a valu sept ans de prison ferme. Il en a purgé quatre et obtenu un aménagement. Petitot en parle sans honte ni fierté. « Cela fait partie de mon passé et cela m’a amené à être ce que je suis aujourd’hui. » De ses séjours carcéraux, il a hérité son surnom, « le R ». « On évitait de s’appeler par nos noms, alors on m’appelait “R” pour Rodrigue. Mais il y avait un autre “R”, alors je suis devenu “le R”. »

Libéré en 2019, il passe la pandémie du Covid chez lui, à Colmar. Sur les réseaux, il se met à parler politique avec des ultramarins de la diaspora. Il veut « dénoncer les injustices ». « Je me suis rendu compte que je n’étais pas fou car beaucoup pensaient comme moi. »

Les habitants d’un quartier populaire ont barré la route en face d’une plantation de bananes appartenant à des békés. Blocages et déprédations visent souvent les intérêts des grandes familles héritières. À Saint-Joseph, le 13 octobre. Divergence / © Corentin Fohlen

Dans ses échanges, il est souvent question de la grève de 2009, partie d’un sentiment de révolte contre la vie chère, qui a démarré en Guyane puis s’est répercutée aux Antilles. Éjecté du gouvernement, le secrétaire d’état chargé de l’Outre-mer d’alors, Yves Jégo, assurera avoir été poussé dehors par les békés : les détenteurs du pouvoir économique étaient mécontents de ses prises de position.

Les denrées alimentaires 40 % plus chers qu’en métropole

« La crise de 2009 s’est terminée par des négociations à huis clos, raconte Petitot. Personne n’a rien vu ni entendu. Ils sont tous ressortis en disant : “C’est bon, on a un accord.” Quinze ans après, notre situation a empiré ! Ceux qui négociaient à l’époque vont très bien, alors on se demande ce qu’il s’est dit dans ce bureau… »

Le sentiment est partagé. En 2023, le député martiniquais Johnny Hajjar, rapporteur de la commission d’enquête sur le coût de la vie dans les départements d’outre-mer, tirait la sonnette d’alarme : les prix des denrées alimentaires sont en moyenne 40 % plus chers qu’en métropole, mais pas les salaires ! Comme à la veille de la crise des gilets jaunes, tous les signaux sont là. Palpables. « Combien de fois ai-je dit qu’on allait vers le chaos ! » martèle Johnny Hajjar.

Malgré le couvre-feu imposé le 10 octobre, la police préfère se tenir en retrait de certains quartiers, comme ici à Sainte-Thérèse, pour éviter les échauffourées. Le 12 octobre, à Fort-de-France. Divergence / © Corentin Fohlen

Pendant ce temps, sur les réseaux sociaux, Rodrigue Petitot affûte ses arguments et cumule les likes. Sa notoriété lui vaut d'être repéré par l'Azerbaïdjan, le nouvel ­eldorado pour apprentis indépendantistes dans les territoires d’outre-mer.

Les manoeuvres de Bakou 

Reprenant le flambeau de Kadhafi, qui aimait envoyer des porteurs de mallettes sur l’île de Beauté, l’ancien vice-Premier ministre d’Azerbaïdjan Abbas Abbassov anime le Groupe ­d’initiative de Bakou (GIB). Son objectif : « décoloniser les territoires français d’outre-mer ». ­Exploitant le filon du sentiment « anticolonialiste », les Azerbaïdjanais imitent les Russes, dont ils se sont rapprochés. Peu importe qu’ils soient eux-mêmes épinglés pour le ­traitement infligé à leur minorité kurde ou aux ­Arméniens du Haut-Karabakh, qu’ils ont bombardés et poussés dehors et qui leur a valu d’être visés par une ordonnance de la Cour internationale de justice.

Le but serait d’affaiblir la France, perçue comme un ennemi depuis qu’elle a renforcé sa coopération militaire avec l’Arménie. Le GIB sélectionne ainsi des élus activistes ultramarins et leur propose des voyages « all inclusive » et des colloques ; il offre aussi des bourses pour des étudiants. L’ambition affichée est de recruter les futurs leaders ­d’opinion qui ­parviendront à sortir les ­territoires ­ultramarins de la ­République ­française. Pour les emmener où ? Mystère. Après dix-huit mois de travail, le bilan est satisfaisant : le GIB ne serait pas étranger aux incidents à Mayotte ou en ­Nouvelle-­Calédonie.

Sous les débris encore fumants, le feu de la colère couve toujours. Pas de grève générale comme en 2009 mais un mouvement citoyen plébiscité par la population, dont 27% vit sous le seuil de pauvreté. Aux Trois-Îlets, le 13 octobre. Divergence / © Corentin Fohlen

En mai, l’ancien ministre de l’Intérieur Gérald ­Darmanin accusait « une partie des indépendantistes calédoniens [d’avoir] fait un deal avec l’Azerbaïdjan ». Bakou conteste, mais le GIB organise deux mois plus tard son premier « congrès des colonies françaises ». Si Rodrigue Petitot n’est pas du voyage, il a été invité quelques mois plus tôt à figurer dans un film documentaire tourné en Martinique en octobre 2023 sur la chaine azérie CBC TV : « La ­Martinique : une île aux fleurs dans l’esclavage français » *.

 On a pris l’urgence de l’urgence : personne ne peut contredire le besoin de se nourrir 

Rodrigue Petitot

L’activiste ­martiniquais se montre plus précis sur sa stratégie : « En 2009, il y avait trop de combats. Les ­billets d’avion, les salaires, la nourriture, les minima sociaux, les pièces détachées… On courait après cinquante démons ! Cette fois, on s’est dit qu’on se limiterait à une seule cause. Et qu’on ne lâcherait rien. On a pris l’urgence de l’urgence : personne ne peut contredire le besoin de se nourrir. »

550 voitures et une gendarmerie brûlées, 38 gendarmes et policiers blessés… Après les violences des 10 et 11 octobre, la tension retombe légèrement. Les services municipaux évacuent les restes de barrages. À Case-Pilote, le 12 octobre. Divergence / © Corentin Fohlen

Les statuts du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-­caraïbéens (RPPRAC), son association née en juillet 2024, ont selon lui fait l’objet de complications administratives. « On les avait déposés en janvier, il y a eu des blocages. Ce qui se fait en deux semaines a pris des mois ! » Le mouvement, qui compte quatre membres, a été lancé le 1er septembre. Mais, comme l’avoue un gendarme croisé devant un barrage, « on a du mal à comprendre comment tout cela a commencé ».

Rodrigue Petitot a imposé que les négociations soient filmées

Dès les premiers jours, le blocage de routes freine l’activité économique. Après s’être senti « pestiféré », Petitot est vite convié aux négociations. Serge Letchimy, le président du conseil exécutif de Martinique, a réuni du monde autour de la table. D’un côté, deux représentants de la grande distribution : ­François Huyghues-Despointes et ­Bernard Hayot, tous deux békés. Face à eux, Rodrigue Petitot, l’autodidacte passé par la case prison, se montre intraitable. Il a imposé que les négociations soient filmées pour éviter le piège de 2009.

Le feu s’est aussi propagé sur les réseaux sociaux, où les images des violences ont été largement relayées et commentées. © DR

Sur les ronds-points, des activistes suivent les séances de près, comme cette trentenaire rencontrée à ­l’entrée des Trois-Îlets face à une enseigne tenue par un béké. « Il faut que la personne qui tire les ficelles comprenne qu’elle a affaire à une nouvelle génération qui est connectée et n’en peut plus de cette situation ! » À voix basse elle précise qu’elle cible une des sociétés de distribution incontournables de l’île. ­

« Tout cela a l’air trop bien dirigé et synchronisé »

Ailleurs, les barrages semblent avoir été ­choisis de manière à entraver les intérêts des békés. À Saint-Joseph, une exploitation de bananes est bloquée. Dans la commune de Ducos, une entreprise d’import-export de bois appartenant à un autre béké a été ­victime d’un incendie. « Les pompiers ont mis deux heures à arriver parce qu’ils étaient trop occupés ailleurs », explique Armand Gobert, un voisin qui a assisté à l’incendie dans la nuit du 11 octobre. Devant les ­structures calcinées où était stocké le bois parti en fumée, il nous assure que, depuis vingt-sept ans qu’il vit en Martinique, il n’a jamais ressenti de l’agressivité de la population.

Des jeunes cagoulés tiennent un avant-poste de Rivière Blanche, à Saint-Joseph, en amont d’un pont bloqué. Le 13 octobre. Divergence / © Corentin Fohlen

« Tout cela a l’air trop bien dirigé et synchronisé », observe l’ancien légionnaire sans en tirer de conclusions. À la question de savoir si les services de Bakou vont jusqu’à mener des opérations de sabotage, le ­ministère de ­l’Intérieur répond que « ces informations sont classées secret-­défense ».

« Un processus de décolonisation inachevé »… Selon les Russes

De leur côté, les Russes suivent les événements avec attention. Le 2 octobre, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, s’est fendue d’un communiqué pour souligner que « l’aggravation des problèmes sociaux et économiques, l’émergence de crises politiques aiguës dans les territoires français d’outre-mer sont, de toute évidence, une conséquence directe d’un processus de décolonisation inachevé »…

Chaises pliantes, nourriture… et dialogue avec les gendarmes. Après leur départ, le barrage filtrant se remettra en place. Aux Trois-Îlets, le 13 octobre. Divergence / © Corentin Fohlen/ Divergence

Bien que discrète sur le terrain, la population approuve l’initiative du « R », qui a su choisir la bonne cause. Le soutien s’est accru quand les CRS sont apparus sur la voie publique, ce qui n’était pas arrivé depuis les années 1950. L’événement déterminant a eu lieu à la fin de la première semaine d’octobre. Dans le nord-ouest de l’île, la ville du Carbet est une bourgade tranquille au bord de l’eau. « Ici, il ne s’est rien passé depuis 1948 », affirme Auguste, un habitant qui fête son ­anniversaire avec des amis.

 Le préfet a envoyé les CRS qui ont balancé les lacrymos et ça a dégénéré

 

Le 7 octobre, un barrage est monté à l’entrée de la ville. « Le maire a obtenu des manifestants qu’ils laissent passer les voitures, continue Auguste. Tout allait bien. Une ­commandante de la gendarmerie était sur place et elle était de cet avis. Mais des ordres sont arrivés, le préfet a ­soudain exigé de libérer la voie. Il a envoyé les CRS qui ont balancé les lacrymos et ça a dégénéré. »

Rodrigue Petitot, 42 ans, figure emblématique de la constestation. Corentin Fohlen / © Corentin Fohlen

Assis juste à côté, le maire du ­Carbet, Jean-Claude écanvil, opine du chef. « On avait obtenu le dialogue, mais le préfet n’en a pas tenu compte. » « Cela a contribué à des ­comportements criminels », renchérit Auguste, qui qualifie ces ­agissements d’« inexcusables ». En visant un local utilisé par la ­gendarmerie mobile au Carbet, les manifestants ont aussi incendié deux ­bâtiments voisins, dont une pharmacie.

La nouvelle a fait le tour de l’île et mis le feu aux poudres. « Pourquoi un tel déploiement de forces pour maîtriser une ­contestation sociale alors qu’en face on a si peu de moyens pour lutter contre un problème aussi grave que la détention d’armes ? » s’interroge Me Max ­Bellemare, avocat de Rodrigue ­Petitot. Perçue en métropole comme un choix politique de restaurer l’ordre, la décision d’envoyer les CRS est ici interprétée comme une façon de défendre les puissants békés dont les intérêts sont menacés, des descendants de familles qui rayonnaient déjà à l’époque de l’esclavage.

« Ce n’est pas normal, lance “le R”, d’avoir à se battre autant pour ­revendiquer le droit de se nourrir. On ne demande pas la ­gratuité ! On veut qu’elle soit au même prix qu’en France, parce qu’ici, c’est la France ! » ­Petitot marque une pause. Il a d’autres ­combats en tête. N’en déplaise à Bakou, ­l’indépendance n’en fait pas partie.

* Précision : contrairement à ce qui a été mentionné dans le papier publié dans le magazine, Rodrigue Petitot ne s'est pas rendu à Bakou, en Azerbaïdjan. C'est une équipe de la télévision azérie qui s'est déplacée en Martinique pour le rencontrer et l'interviewer. 

 

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