Rentrer en Suisse et tenter de se désintoxiquer, dans une régie immobilière

Adieu le rêve américain. Notre journaliste rentre à Genève et entame sa première cure de désintoxication, à la hussarde. Elle arrête les médicaments psychotropes et tente de récupérer ses habitudes d’antan. Pour les antidépresseurs, l’affaire s’avère complexe. Cet épisode traite de drogues, de sevrage, d’amour, de musique et d’un premier job dans l'immobilier.

Dessin: Delphine Presles pour Heidi.news

Cet après-midi, je me barre. Je rentre chez moi, en Suisse, là où les gens ont encore un minimum de tenue. S’ils ont encore un minimum de tenue, c’est parce qu’en Suisse, nous avons des racines et des valeurs. Nos ancêtres veillent. Lorsqu’un Suisse place un pied devant l’autre, le décor tient. Aux Etats-Unis, il n’y a rien de tout ça. Les gens flottent. On les voit errer sur cette vaste plaine qu’ils ont pillée et comme rien ne les retient ni ne les soutient, ça tourne à vide. J’imagine que c’est ainsi lorsque l’on largue définitivement les amarres. On perd pied. On barbote quelques instants, puis on se laisse reprendre par le grand bleu. Moi ça m'impressionne ces entités à la dérive. J’envie l’insupportable légèreté de leurs êtres et si j’avais été plus courageuse et moins suisse, je serais restée parmi eux.

Leroy est en avance. Il m’attend dans sa grosse voiture noire qui vibre au rythme des basses. Je me dépêche de ramasser les derniers trucs qui traînent. Je vérifie que j’ai bien mon passeport, mon billet et je descends dans la rue avec mes valises. Leroy baisse le son et sort du véhicule pour me venir en aide.

  • Wa gwan?

En patois jamaïcain, wa gwan veut dire: «ça va?». Leroy est né à Kingston. Ca fait une dizaine d'années qu’il vit à Poughkeepsie, New York, au bord de la Hudson, et il continue de s’exprimer en créole. Il dit des trucs comme «ya mon», «raated» ou «bomba clat» et j’adore ca. Un bon patois jamaïcain c’est comme un bel accent valaisan. C’est mélodieux, profond et au niveau de la douceur, c’est imbattable. Je m’affale sur la banquette arrière. Ce matin, je n’ai pas pris mes amphétamines, je suis à bout de force.

  • Yu ready fi the journey?, poursuit Leroy en démarrant le moteur. (T’es prête pour le voyage?)

Mi tink yu was dead

A sa droite, sur le siège avant, une demi-douzaine de téléphones qui bipent et clignotent. J’en déduis que la route va être longue. Leroy, c’est le chauffeur qu’on prend lorsqu’on souhaite se rendre directement à l’aéroport sans passer par Manhattan. Le problème avec lui, c’est qu’il ne se contente jamais d’aller d’un point A à un point B. Sur le trajet, il effectue systématiquement des petits détours. Il s'arrête par-ci par-là, s’absente quelques instants, puis reprend le volant sans émettre le moindre commentaire. Je ne sais pas exactement ce qu’il fabrique, ni ce qu’il vend – même si j’ai quelques soupçons. J’ignore également si conduire des étudiants qui ne pigent rien à rien et qui paient en cash est un moyen de camoufler ses activités annexes ou si ça fait partie de ses activités annexes. Pour tirer cette affaire au clair, c’est aujourd’hui ou jamais, car je ne pense pas que lui et moi serons amenés à nous revoir. Je planifie une stratégie pour aborder le sujet, mais mes yeux se ferment. Ils se ferment avec la même détermination que lorsque l’on subit une anesthésie générale. La lutte est vaine.

Lorsque je me réveille, Leroy est penché sur moi. Il me secoue avec nervosité. Je me redresse, n’ayant pas la moindre idée d’où je suis ni avec qui.

- Lawd Gad (Seigneur Dieu) s’exclame-t-il. Mi did tink yu was dead (je croyais que tu étais morte)!

Nous sommes à JFK. Leroy me demande ce qui m’est arrivé, mais à ce moment-là je ne fais pas encore le lien entre mon interruption soudaine d’amphétamine et mon semi-coma. Je le paie et me dirige lentement vers le comptoir d'enregistrement. Qu’aurait-il fait si je ne m’étais pas réveillée? Lorsqu’on pilote une chariotte de stupéfiants, on n’a pas forcément envie de se coltiner le cadavre d’une étudiante suisse sur la banquette arrière. Se serait-il d’abord débarrassé du corps, quelque part en bordure de route, derrière un sapin ou une poubelle, ou aurait-il écoulé le restant de son stock avant de s’occuper de la morte?

Je rentre dans l’avion et m’effondre aussitôt. Je rêve de Trevor, mon petit ami tatoué qui massacre tout le monde aux fléchettes. Si je ne rentrais pas en Suisse, je serais restée avec lui. On se serait installés dans sa caravane dans l’Arkansas, je me serais achetée un flingue et j’imagine qu’à un certain moment, mon père serait venu me chercher.

Sevrage à la hussarde

Pour l’heure, hélas, c’est à l'aéroport de Genève que mon père vient me chercher. Il est 8h26. Le vol Swiss en provenance de New York vient d'atterrir sur le tarmac de Cointrin. Je suis dedans, mes valises aussi et dans ces valises, il n’y a pas de médicaments. En quittant le grand bleu des Etats-Unis d’Amérique, j’ai laissé mes bouées derrière. Je me suis dit que ramener des drogues dures à la maison, c’était pas une bonne idée. Un peu comme avec les algues et les virus. Mieux valait les laisser dans leur écosystème. C’est finalement Victoria, l’étudiante qui a repris le bail de mon appartement et qui a racheté les meubles que j’avais moi-même rachetés au locataire précédent, qui a hérité de mon stock pharmacologique. Elle n’en revenait pas. D’abord, elle a refusé. «No I can’t. This is too much, really I can’t.» (Je ne peux pas, non vraiment c’est trop.) Lorsqu’elle a compris que c’était elle ou le container du coin de la rue, elle s’est mise à pleurer puis à hyperventiler. Ensuite, elle m’a prise dans ses bras, m’a serrée très fort et m’a dit: «Malka, you will always remain in my heart.» (Tu resteras pour toujours dans mon cœur.)

Maintenant que j’y repense, ce n’est pas à Victoria que j’aurais dû léguer ce patrimoine, mais à un dealer comme Leroy. Aux USA, la qualité des drogues clandestines n’est pas surveillée. Les consommateurs qui n’ont ni les moyens ni le temps de passer par la voie médicale et légale s’exposent à des dangers dont nous, les toxicomanes blanchis par le diagnostic médical, sommes épargnés.

J’ignore quelle était la situation dans les années 2000. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, dans les années 20 du 21e siècle, le marché illicite abonde en substances pharmacologiques. Mon ami Helmut, qui vit actuellement à Los Angeles, a passé une année entière à consommer de la méthamphétamine en pensant que c’était de l’Adderall. Durant le Covid, quand les pénuries de médicaments se sont mises à sévir, il se fournissait, «parce que moins cher et plus pratique», chez un dealer qui livrait à domicile. Apparemment, le dealer lui-même n’était pas au courant que ce qu’il vendait n’était pas de l’Adderall détourné du marché légal, mais du crystal meth produit dans des laboratoires clandestins.

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