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Serbie: Zoran l'insaisissable

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Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, Belgrade aura un maire non communiste. Mais le favori a de quoi inquiéter 

Forte de sa victoire aux élections municipales, désormais reconnue, la coalition Zajedno (Ensemble) installera, le vendredi 21 février, le premier maire non communiste de Belgrade depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce soir-là, une grande fête devrait célébrer l'événement historique et l'avènement de Zoran Djindjic. De vieux chants tchetniks (les rivaux monarchistes des maquisards de Tito) alterneront avec les tubes des jeunes groupes de rock serbe qui, depuis le début, rythment le soulèvement populaire. A 44 ans, Zoran Djindjic, l'enfant terrible de la politique serbe, remporte ses galons de maréchal. Pendant trois mois, comme un boxeur acharné, il a décoché coup sur coup. Contre la mainmise de la mafia rouge sur l'économie (la slobanana Republik), contre le contrôle brejnévien de la télé publique, contre les mensonges du clan Milosevic, contre la fraude aux élections, bien sûr. Grâce à la détermination de ses concitoyens seulement armés de sifflets, c'est lui, sauf surprise, qui est appelé à devenir le prochain maire de la capitale. Ce ne sera qu'une simple étape, pourtant. Car Djindjic a déjà juré à ses partisans qu'il poursuivra le combat depuis l'hôtel de ville, un ancien bâtiment royal de style néoclassique qui fait face symboliquement au palais présidentiel. 

L'exil en Allemagne Dans un petit bureau au siège de son parti (le Parti démocrate), décoré d'une unique icône de saint Georges terrassant le dragon, le futur maire annonce la prochaine bataille: la libéralisation des médias. «La lutte, dit-il, sera aussi âpre que celle que nous venons de remporter. Milosevic ne finira par céder que devant notre mobilisation.» Mais rien ne paraît freiner l'élan de l'opposition. «Il y a deux ans, le peuple n'était pas prêt à avancer, poursuit-il. Aujourd'hui, il réclame des bottes de sept lieues. L'insatisfaction demeurera si nous n'offrons pas un changement radical.» L'objectif final, plébiscité par la foule, est désormais clairement affiché: «Débarrasser la Serbie du communisme, instaurer l'Etat de droit et l'économie de marché.» 

Zoran Djindjic, sauveur libéral de la démocratie serbe? Décidément, aux confins de l'ancien Empire byzantin, l'Histoire n'a pas fini de surprendre. Etudiant gauchiste tendance anar, ce fils d'un colonel de l'armée yougoslave (un des piliers du régime) s'engage à 17 ans dans la politique: il proteste contre l'élévation de Tito à la présidence à vie. «Une naïveté de gamin, et ma première expérience avec la répression d'Etat», commente-t-il aujourd'hui. A l'université de Belgrade, sa tentative pour créer, en 1974, un syndicat libre lui vaut quelques mois de prison. Puis viennent l'exil dans les universités allemandes, dont il sort diplômé, et la rencontre avec le philosophe Habermas, théoricien de l'extrême gauche. Dans les années 80, avec le retour en Yougoslavie, où il enseigne à l'université, l'ancien soixante-huitard se convertit à un libéralisme de bon aloi qui lui fait condamner, au tournant de la décennie, les premiers signes d'un réveil nationaliste serbe. «A l'époque, peu lui importait que la frontière soit à 50 kilomètres par ici ou par là, se souvient Theophile Pancic, journaliste à Vreme, un hebdomadaire d'opposition. Et il ne craignait pas de le dire.» 

Mais la guerre fait basculer le libéral, sans aucun état d'âme, dans le camp des champions de la grande Serbie. Par opportunisme plutôt que par conviction, affirment ses amis comme ses ennemis. Le voici, en tout cas, qui abandonne la queue de cheval et la boucle d'oreille pour la coupe dégagée, plus virile, qui est aujourd'hui la sienne. Devenu l'avocat indéfectible des Serbes de Bosnie, il ne renie rien de son engagement aux côtés des partisans de la purification ethnique et de leur chef, Radovan Karadzic, recherché par le Tribunal de La Haye. Au risque d'indisposer la communauté internationale. «Je peux comprendre le malaise de l'Occident à mon égard, mais ce qui importe à mes yeux, ce sont mes électeurs, botte-t-il en touche, avec son éternel sourire séducteur. La politique est un métier: pour gagner sa part de marché, il faut défendre les intérêts des siens.» Ce cynisme sans honte colle bien à une vision très instrumentale du débat politique: «Si tu as besoin de morale, va à l'église», aime-t-il répéter. 

Un calcul payant Avec ses volte-face successives, cet adepte du marketing politique incarne au fond les palinodies et les difficultés d'une opinion serbe engagée confusément sur la voie de la démocratie. Naguère athée, il aide désormais à restaurer les églises et fait baptiser ses deux enfants. Hier hostile aux manifestations de rue, il en prend aujourd'hui la tête. Et si ce machiavélisme ondoyant, camouflé sous l'apologie du «pragmatisme», était la voie obligée pour se faire entendre dans une société postcommuniste longtemps droguée au nationalisme expansionniste? Le calcul, en tout cas, est payant. Dans la course au leadership engagée en sourdine entre les trois dirigeants de l'opposition, Djindjic, par son cynisme brutal, a pris une longueur d'avance sur son principal rival, Vuk Draskovic, jugé trop émotif et encombré d'une épouse rendue impopulaire par ses déclarations intempestives répétées. 

Reste que c'est plus sous l'effet d'une adhésion raisonnée que par un réel engouement que Djindjic a gagné pour l'instant la confiance d'une opinion belgradoise volontiers sceptique et qui ne croit plus à un quelconque sauveur suprême. «Nous aimons Vuk, nous respectons Vesna (voir l'encadré page 72), mais Zoran nous paraît le plus apte à renverser Milosevic, résume Alexandre, 23 ans, l'un des meneurs de la contestation étudiante. Or, notre priorité, c'est de permettre l'alternance.» «Comme Milosevic, Djindjic est un remarquable technicien de la conquête du pouvoir. Il est le mieux placé pour élargir l'audience de l'opposition aux déçus du régime», analyse un journaliste de Nasa Borba, un quotidien proche de l'opposition. Face à l'habileté man?uvrière du pouvoir, qui tend déjà ses prochaines chausse-trapes (réformes de la loi électorale, de la Constitution, agitation au Kosovo) dans la perspective des élections présidentielle et législatives de la fin de l'année, Djindjic le malin paraît donc bien l'homme de la situation. Son itinéraire pour le moins tortueux incite pourtant à la méfiance. «Jeune, beau gosse, il promet la prospérité aux riches, à ceux qui rêvent de l'être et à ceux qui ne le seront jamais. C'est notre Tony Blair, ironise le journaliste de Vreme. Mais, pour l'heure, nous n'avons pas besoin d'un Vaclav Havel.» 

Ambigu à la mesure du degré de maturation démocratique de ses concitoyens, Djindjic saura-t-il user de ses liaisons dangereuses pour réintégrer les 700 000 réfugiés serbes dans un «nationalisme normalisé», comme veut le croire Vesna Pesic? Surmonter les rivalités et querelles d'ambition qui traversent la coalition? Rendre aux Serbes leur honneur perdu? C'est seulement au terme de la longue marche vers le pouvoir qui attend encore l'opposition que ce personnage déroutant demande à être jugé. Tout juste consent-il à montrer le cap. «Il est temps pour nous de résoudre enfin le vieux dilemme de savoir si la Serbie se trouve en Occident ou en Orient. Moi, j'ai tranché en faveur de l'Occident. Même si auparavant notre pays doit passer par une psychothérapie pour être en paix avec lui-même.» L'insaisissable Dr Djindjic pourrait en être l'analyste. 

Vuk et Vesna Outre Zoran Djindjic, les deux autres leaders de l'opposition serbe sont Vuk Draskovic et Vesna Pesic. Le premier, un colosse à barbe noire âgé d'une cinquantaine d'années, est un écrivain qui se veut le chantre de la nation et prône la monarchie parlementaire. La seconde est une sociologue de 56 ans. Sa particularité: elle est la seule qui n'ait jamais succombé aux sirènes du nationalisme grand-serbe des années de guerre. De sa voix rauque, elle se fait pédagogue pour expliquer sans relâche les vertus de la démocratie libérale et prémunir son auditoire contre les promesses de lendemains radieux. Elle est un peu, dit un diplomate qui a le sens de la formule, «le surmoi de la coalition». 

>trois mois de contestation 17 novembre 1996: au deuxième tour des élections municipales, l'opposition conquiert une quarantaine de mairies, dont celle de Belgrade. Mais commission électorale et tribunaux annulent de nombreux résultats, y compris dans la capitale. Début des manifestations quotidiennes. 27 novembre: troisième tour, boycotté par l'opposition. 27 décembre: l'OSCE confirme la victoire de l'opposition dans 14 des 18 grandes villes, dont Belgrade. 13 janvier 1997: plus de 300000 manifestants dans la capitale lors du nouvel an orthodoxe. 11 février: le parlement serbe vote une loi reconnaissant les victoires de l'opposition. Laquelle suspend ses manifestations jusqu'à la grande fête pour célébrer son succès, le 21 février, à Belgrade. 

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